Nadia Habès, Docteur en pharmacie, est aujourd’hui à la tête d’un grand Groupe pharmaceutique familial, fort de trois laboratoires de production de médicaments et dermo-cosmétiques (INPHA-Medis, Phyteal et Pytopharma), une société de distribution GAP/ Groupement Pharmaceutique Algérien (G/GPA), ainsi que d’une unité dédiée à la Recherche et développement (R&D), employant plus de 450 personnes.
Dans cet entretien qu’elle nous a accordé, elle estime que les compétences entrepreneuriales féminines constituent un gisement non négligeable à valoriser et à mieux considérer. Un appel s’adressant entre autres et surtout au puissant Forum des chefs d’entreprise (FCE), pour lequel l’institution de la parité entre hommes et femmes devrait attendre un peu plus.

 

Lors de la rencontre organisée par Société Générale Algérie au profit des femmes non salariées, vous aviez soulevé la problématique de la garantie bancaire à laquelle se heurte souvent la femme porteuse de projet pour pouvoir prétendre à des financements bancaires. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Je m’explique. Par définition, une garantie bancaire est une forme de crédit par laquelle la banque où vous détenez des comptes professionnels ou autres garantit, en votre nom, le paiement d’un montant à un bénéficiaire (qui fait alors office de tierce partie).

C’est en quelque sorte la preuve de votre solvabilité pour un fournisseur, un partenaire par exemple. Une jeune femme qui sort de l’université et projette de créer une entreprise n’a pas, dans la plupart des cas, de biens en son nom.

Elle va à la banque pour pouvoir bénéficier d’un crédit. La banque lui demande de fournir un dossier comprenant une caution ou un gage. C’est aux parents, le papa surtout, qu’elle s’adresse en premier. Rares, très rares sont les parents qui acceptent de mettre en gage un bien pour aider leur fille à financer son projet. A leurs yeux, une fille est fragile, donc incapable de s’engager dans un monde qui la dépasse, elle doit plutôt penser à se caser et à préparer sa ‘‘choura’’ (trousseau).

Mais pour le garçon, ils n’hésitent pas une seconde et font l’impossible. Idem pour la femme mariée. Quel est le mari qui accepterait de mettre en gage un bien en son nom (maison, terrain ou autres) pour permettre à son épouse de monter et financer sa propre entreprise ?

A l’inverse, une femme ne dira jamais non à son mari. Ce qui explique le peu de présence de la femme dans le monde des affaires. Là, je parle du véritable entrepreneuriat tel que l’industrie.

Chez nous, l’entrepreneuriat féminin est synonyme de coiffure, couture, production artisanale, de garderie d’enfants, de petits services ou de pâtisserie qui ne nécessitent pas de gros moyens financiers. Rien ne justifie le fait que les femmes restent cantonnées à ces secteurs d’activité traditionnels.

Outre cette problématique de la garantie à laquelle vous faites référence, peut-on connaître les autres contraintes auxquelles est confrontée la femme chef d’entreprise dans le montage de son projet ou le développement de son activité ?

Au départ, les contraintes, c’est la femme qui se les crée. Dans son esprit, elle reste persuadée qu’elle est née pour servir l’homme et qu’elle a besoin de se faire assister par un homme dans tout ce qu’elle doit faire pour monter son entreprise. La confiance en soi est quasi inexistante. Pourtant, des femmes qui ont réussi, sans le ‘‘tutorat’’ d’un homme, à s’imposer dans le monde du business, il en existe et elles sont nombreuses en Algérie.

Quant aux problèmes, administratifs surtout, auxquels elle risque de se heurter tout au long des démarches préalables à la création qu’elle risque de rencontrer, il lui suffit de s’armer de courage et de ténacité pour pouvoir les surmonter. D’autant que le droit à la parité homme-femme a été constitutionnalisé en Algérie.

La femme chef d’entreprise est-elle suffisamment présente, reconnue dans les organisations patronales à titre d’exemple ?

D’après les dernières statistiques ‘‘officielles’’, le nombre de femmes chefs d’entreprise serait de l’ordre de 143 000 en Algérie et que la tendance serait à la hausse ; un bond de 16% par rapport à 2015 et 23% par rapport à 2012. Plus de 13% de ces femmes seraient à la tête de PME et PMI. Aussi, les femmes chefs d’entreprise pèseraient 6,7% par rapport à leurs pairs hommes. Or, en réalité, ce taux ne saurait dépasser les 3%.

Dans ces statistiques, si l’on s’est basé sur le nombre registres de commerce, tout le monde sait que la pratique des prête-noms est très répandue en Algérie. Aussi, si vous faites des recherches, vous allez trouver que nombre d’entreprises se créent avec des registres de commerce qui concernent des activités traditionnelles (pâtisserie, coiffure, couture, esthétique, artisanat…).

Ce n’est pas pour les diminuer, loin s’en faut, mais ne me dites pas que c’est par ces activités qu’on va contribuer au développement de notre économie. Selon moi, sur les 145 000 femmes chefs d’entreprise, à peine 5000 le sont réellement. Pour revenir à votre question, la femme chef d’entreprise algérienne n’a pas encore la place qui lui sied dans les organisations patronales.

Pour preuve, au FCE, la plus importante organisation du pays, les délégués et vice-délégués des 48 wilayas sont tous des hommes. Est-ce ainsi que l’on conçoit la parité entre hommes et femmes ? Pourtant, nombreuses sont les femmes patronnes, membres à part entière du FCE, qui ont fait leurs preuves dans des activités à prédominance masculine comme l’industrie pharmaceutique, le parapharmaceutique, l’agroalimentaire, le BTP, l’agriculture, le médical (cliniques) et l’audiovisuel pour ne citer que ces exemples.

La plupart d’entre elles sont affiliées au Réseau algérien des femmes d’affaires (RAFA) qui compte, à ce jour, 250 membres. Chez nos voisins immédiats, la femme entrepreneure est mieux considérée. Au Maroc, par exemple, la Confédération générale des entreprises, l’équivalent du FCE algérien, est présidée par une femme. La vice-présidente est aussi une femme.

La femme chef d’entreprise algérienne jouirait-elle d’une aura à l’étranger ?

Sincèrement, très peu. Les premières sont les Africaines (Sénégal, Cameroun, Niger, Mali, Gabon, Afrique du Sud, Côte D’ivoire, Maurice, Mauritanie, Rwanda…). Celles qui suivent sont les Marocaines, puis les Egyptiennes et les Tunisiennes. Dans la région du Golfe, il y a beaucoup de femmes d’affaires (Koweït et Bahreïn). En Mauritanie, les femmes chefs d’entreprise sont bien plus nombreuses que leurs collègues hommes. Nous sommes les dernières. La preuve, des forums mondiaux s’organisent en Tunisie et au Maroc. En Algérie, même pas un forum régional.

En septembre 2013, le réseau Femmes chefs d’entreprises mondiales (FCEM), alors présidé par l’Italienne Laura Frati Gucci, propriétaire de la célèbre marque de luxe Gucci, vous a consacrée meilleure femme chef d’entreprise au monde. Ce prestigieux titre vous a-t-il, un tant soit peu, aidée à promouvoir l’image de la business-woman algérienne à l’étranger ?

J’y ai œuvré et continuerai de le faire. Ce titre m’a, entre autres, permis d’intégrer le très hermétique Conseil des femmes d’affaires arabes (CFAA). Au siège de la Ligue arabe au Caire (Egypte), il a été décidé en septembre 2014 de mon association au tour de table. J’ai été élue 14e membre du conseil d’administration où siègent de grandes fortunes, des têtes couronnées, des ministres, ambassadrices, sénatrices… issues du monde arabe.

Le CFAA est présidé par la princesse Hessa Saâd El Abdallah Salem Essabah du Koweït, secondée par Mme Leila Mabrouk El Hadi El Khayat, fille de l’ancien ministre des Affaires étrangères de Tunisie sous l’ère Bourguiba. Y siègent également Mouna Djamal Abdenasser — fille du leader égyptien —, les princesses Myriam Hamad Al Khalifa et Hend Salman Al Khalifa du Bahreïn, la millionnaire Najlaa Moussa Echafai du Qatar, la ministre Cherifa Khalfan Alyahiaia du Sultanat d’Oman…

Et pour permettre à l’entreprise féminine algérienne de se frayer une place de choix à l’international, nous avons ouvert le 8 novembre 2017 un bureau national représentant le CFAA en Algérie. Il compte une trentaine de femmes d’affaires.

Le 14 mars de la même année, nous avons représenté l’Algérie au FCEM World-Committee qui s’est tenue à Monaco, en présence du Prince Albert, au terme duquel a été élue la nouvelle présidente du FCEM qui a succédé à Laura Gucci. Il s’agit de la Française Marie Christine Oghly, PDG de d’EnginSoft et ex-présidente du Medef, 2008-2013, de la région Ile-de-France.

C’est pour dire que même si beaucoup reste à faire, la femme entrepreneure algérienne est en mesure de jouer un rôle crucial dans le développement économique du pays. Les «self made women» qui ont connu des réussites fulgurantes sont nombreuses. Le femme chef d’entreprise peut faire mieux que son semblable homme ; l’audace, la créativité et la discipline sont mère du succès.

Nadia Habès, comment préfère-t-elle être appelée par ses employés : Mme la Directrice ou le M. le Directeur ?

Je ne suis pas pour la féminisation excessive. Je suis avant tout chef d’entreprise. Certes, il m’arrive parfois d’apporter ma petite touche féminine dans certains aspects managériaux qu’un collègue homme pourrait négliger : mon attachement au détail, à la minutie dans la gestion, entre autres, les deux correspondent parfaitement à la nature du métier que nous faisons.

Le médicament, secteur très sensible, requiert une rigueur et une application soutenues. Depuis 2000, j’exerce dans l’industrie pharmaceutique et cosmétique et je peux dire que n’ai que très rarement, si ce n’est jamais, eu à me battre car étant une femme. Aussi, étant une mère de famille, je veille à ne jamais reproduire la maison là ou je travaille. Une entreprise ne se gère pas comme une maison.



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