Son absence ces derniers temps était remarquée. Djamel Sabri, un peu fatigué, blasé, a accepté de nous parler. Rencontre.
Djamel Sabri est l’un des rares chanteurs qui chante uniquement dans la langue chaouie. Depuis son jeune âge, Djo, comme se plaisent à l’appeler ses amis, est natif de la ville d’Oum El Bouaghi. C’est là qu’il a fait ses études primaires et moyennes avant d’aller poursuivre son cursus à Aïn Beida au lycée Zinaï Belgacem. C’est peut-être dans cet établissement qu’il a acquis les rudiments musicaux qui lui permettront plus tard de devenir chanteur et de s’illustrer sur la scène nationale.

On se souvient particulièrement de son passage dans l’émission «Bled Music» qui a eu un succès fou en son temps malgré la situation traversée par le pays, situation pendant laquelle chanter était synonyme de déviation et d’infidélité envers la religion. Interprète de chants chaouis ancestraux, Djamel, l’enfant terrible de Makomadès, l’ancien nom d’Oum El Bouaghi, forme son groupe dénommé Les Berbères.

Pour tout l’or du monde il ne s’en départira pas, car pour lui, Chaoui il est et Berbère il le demeurera, comme il nous l’a confié lors d’une brève rencontre : «C’est notre langue maternelle et on doit la revivifier et la maintenir en vie.» Juste après la formation du groupe Les Berbères, Djo sera convié à chanter à l’université de Constantine.

C’est au parolier Hadj Tayeb qu’il doit ses chansons, dont celle qui a fait un tabac et qui a pour titre Bachtola (une déformation du mot pistolet). Son parolier a toujours insisté pour que toutes les chansons soient en langue berbère. Il a fallu cependant attendre la sortie du deuxième album, soit en 1986, pour que le groupe passe à la télé. L’album Bachtola fera date puisque coïncidant avec les événements d’octobre 88. Le rock chaoui venait de naître grâce à la voix forte de Djo.

Pour revenir au titre de l’album Bachtola, Djamel nous rappelle que dans les contrées berbères, les cavaliers sont fiers de parader avec leur fusil, notamment quand ils participent au jeu de la fantasia dans les cérémonies de mariage. Ce qu’il faut encore souligner, c’est que Bachtola est choisi comme nom de femme. Jusqu’à aujourd’hui, il existe encore des femmes qui s’appellent Bachtola et qui appartiennent à l’ancienne génération.

Après le succès de ses tubes, Djamel Sabri, accompagné de Salim Rahmani au synthé et Omar Ramoul à la batterie, produit un autre tube intitulé Amghar (Le vieux). C’est une sorte de complainte à travers laquelle le vieux invoque Dieu Le Tout-Puissant. «Ahellak», c’est le nom de Dieu en berbère et qui veut dire justement le Très-Haut, le Très-Puissant. Comme cela est d’usage dans les régions berbérophones des Aurès.

Comme il chantera par ailleurs Yemma El Kahena. A cette période, d’autres groupes promouvant la chanson chaouie sont nés un peu partout à travers les régions aurésiennes, tant à Batna qu’à Khenchela ou Oum El Bouaghi, mais qui malheureusement ne feront pas long feu faute de ténacité et de rigueur.

L’un des chantres de la chanson berbère, feu Katcho en l’occurrence, avait donné un certain souffle à la chanson amazighe, mais sa disparition a laissé un grand vide que personne n’a cherché à combler. Pourquoi le chant chaoui est-il en net recul, comparé à celui en vogue en Kabylie ? Nous avons posé la question à Djamel qui n’a pas trouvé les mots pour y répondre. Seulement, il est d’accord pour que tous les parlers des autres régions berbérophones soient unifiés.

Ce qu’il veut dire, c’est de mettre en usage un vocabulaire commun pour que le Targui comprenne le Kabyle et que ce dernier comprenne le mozabite ou que le Chaoui comprenne le Targui et tous les autres parlers. Avec la reconnaissance et l’officialisation de la langue amazighe comme langue nationale, il est fort probable que les linguistes et autres ethnologues se penchent sur ce délicat sujet pour unifier les parlers et créer une Académie commune.

Rencontre de Sabri Djamel, dit Djo

Nous rendons à Oum El Bouaghi pour le rencontrer et lui arracher quelques mots, car nous le savions peu disert. Pas prolixe du tout ce Djamel, comme nous l’ont confié des amis. Oum El Bouaghi venait de sortir de son lourd sommeil ce lundi matin. Il est 10h et les rues commencent à s’animer.

La grande rue, la plus ancienne de la ville, celle-là même qui partage l’agglomération en deux : la cité supérieure et la cité inférieure. C’était avant l’érection de la ville en chef-lieu de wilaya. L’ancien Canrobert, comme on continue à l’appeler, venait de faire sa mue pour se développer et se moderniser. Il ne nous a pas été difficile de nous rendre jusqu’au domicile de Djamel. C’est un ami à lui qui nous a orientés.

Comme la cité Saâdi Bouaziz est située à l’entrée est de la ville, nous n’avons trouvé aucun problème à reconnaître sa demeure. Au préalable, celui qui nous a renseignés connaît bien les parages. «La maison de Djo se situe dans la rue se trouvant juste après la mosquée, nous dit-il. Rien de plus facile pour la reconnaître.

Devant sa demeure se dressent deux grands pins. Sa porte métallique est peinte en noir.» C’est ce que nous avons fait pour retrouver la maison du chanteur de rock chaoui. Son domicile se trouve dans une ruelle un peu sinueuse, bordée de maisons basses, construites durant le siècle dernier avec des matériaux sommaires.

Quand la porte s’ouvre, Djamel apparaît portant comme toujours son manteau noir. Ses cheveux châtains, presque cendrés, lui donnent un air déluré, un air de jeune loup. Pourtant, son regard trahit son miroir intérieur. Tout de suite, il nous explique qu’il n’accorde plus d’interview ni de rencontres avec la presse. Qu’à cela ne tienne, nous le forçons à s’ouvrir à nous.

Le propos est axé sur la chanson chaouie et son groupe Les Berbères, dont il tient les rênes depuis maintenant plus de trente années. A la question de savoir pourquoi il a opté pour le chant chaoui dès le départ, il assume que c’est sa langue maternelle et cela relève presque de sa responsabilité de la défendre. «Un grand nombre de nos concitoyens ne comprennent pas le berbère», avons-nous ajouté, que faire pour les amener à apprécier le chant amazigh ?

Et lui de répondre : «C’est à eux de se réapproprier leur langue originelle.» Quant à la question relative aux projets des Berbères, il nous a fait savoir que le groupe travaille sur des singles pour rafraîchir certaines chansons, notamment avec l’arrangeur Salim Rahmani.

Pour Djamel Sabri, il faut revaloriser nos anciennes chansons. «Nous nous inspirons des ‘‘rahaba’’ anciens pour moderniser nos chants. En quelque sorte, les artistes d’aujourd’hui revisitent les chants du terroir pour découvrir de nouvelles notes». C’est ce que nous a affirmé Salim Rahmani, musicien, qui fait les arrangements sans lesquels toute musique serait vouée à l’échec.

Autre sujet évoqué avec Djo et qui concerne l’ouverture de chaînes TV pour chacune des langues berbères usitées dans le pays. «Je suis pour une unicité des parlers amazighs : chenoui, chaoui, targui, kabyle et mozabite sont la même langue, mais déclinée dans des accents un peu différents. Avec l’apprentissage de tamazight à l’école, sûr que tout le monde se comprendra», selon lui.

Rencontre avec Salim Rahmani et Omar Ramoul

Tous deux constituent des pièces maîtresses du groupe Les Berbères. Rahmani reconnaît que leur groupe ne se produit pas toujours sur la scène, mais cela ne signifie pas qu’il ne travaille pas pour développer la musique chaouie et par extension la chanson algérienne d’expression amazighe. «Nous faisons tout pour ne pas nous éloigner de notre originalité, c’est notre devise ; nous sommes constamment à la recherche de nouvelles notes qui consolident notre musique et la propulsent au rang mondial.

Pourquoi pas ! C’est légitime comme aspiration.» Omar Ramoul lui aussi croit que le groupe connaîtrait du succès s’il est plus sollicité par les canaux de télé, lesquels ne doivent pas mettre uniquement sous les feux de la rampe le chanteur, mais mettre en relief les musiciens qui donnent du leur pour la réussite du chanteur.

Pour Rahamani, si la chanson chaouie n’a pas beaucoup évolué, cela est dû au manque de recherche musicale qui a caractérisé certains groupes de la région. Seul Nouari Nezzar de Batna a donné un certain souffle à la chanson des Aurès. Il est en quelque sorte le précurseur du genre musical moderne chaoui. On lui doit beaucoup, reconnaît Salim.
 



Lire l’article depuis sa source: elwatan.com

Commentaires

commentaires