Considérée comme l’une des meilleures spécialistes de la Péninsule arabique et du Moyen-Orient, Fatiha Dazi-Héni est persuadée que le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) transformera l’Arabie Saoudite. L’auteure de L’Arabie Saoudite en 100 questions (Paris, Tallandier, 2017) soutient en outre que la monarchie saoudienne a, enfin, pris conscience de la nécessité et de l’urgence de se libérer du joug du wahhabisme et du conservatisme. D’où, explique-t-elle, le discours coup-de-poing de MBS le 24 octobre à Riyad. Fatiha Dazi-Héni est chercheure-enseignante spécialiste de la Péninsule arabique et du Moyen-Orient à l’Irsem de Paris et à l’IEP de Lille.
 
Le prince héritier Mohammed Ben Salmane a promis, dans un discours prononcé le mardi 24 octobre à Riyad devant des hommes d’affaires, une Arabie Saoudite plus «modérée», plus «ouverte» et plus tolérante à l’égard des autres religions à l’avenir. C’est une première venant de la part d’un membre de la monarchie. Ce discours correspond-il, selon vous, à une réelle volonté de sa part de moderniser la société saoudienne ou, plus encore, de changer de référent religieux à l’Arabie Saoudite ?

Oui, vous avez raison, ces déclarations publiques prononcées par le n°2 du pays sont inédites en Arabie Saoudite. Il veut, bien sûr, montrer au monde occidental une image plus positive, diverse et ouverte de la société saoudienne, l’Arabie Saoudite étant souvent présentée en Occident, mais aussi dans l’imaginaire collectif de nombre de populations arabo-musulmanes, comme un royaume moyenâgeux et obscurantiste.

S’adressant à un public d’hommes d’affaires venus du monde entier, il est bien obligé de marquer le coup pour attirer les investisseurs extérieurs dans un contexte économique difficile — avec un prix du pétrole, qui a baissé de moitié, autour de 50 dollars depuis deux ans contre 105 jusqu’en juin 2014, mais qui vient de remonter à 55 dollars parce que le royaume négocie activement, avec ses partenaires OPEP et hors OPEP, la réduction de la production pour faire remonter les prix. Il est néanmoins convaincu que le royaume doit se transformer en prônant un islam plus ouvert sur le monde et les autres cultes.

Le style très directif de ce prince avec ce changement de ton montre que Mohammed Ben Salmane (MBS) a à cœur de transformer le royaume en un pays normalisé et veut marquer son ère. Il assume ses décisions, impose sa ligne et veut la mettre en pratique. Le prince héritier est sur cette ligne depuis que son père a accédé au trône en janvier 2015 et plus particulièrement à partir d’avril 2015 quand il l’a désigné vice-prince héritier, soit n°3 de la ligne de succession après son cousin, Mohammed Ben Nayef, évincé par ses soins le 22 juin 2017.

MBS a commencé à dévoiler ses ambitions pour transformer le royaume dans une interview donnée à The Economist, le 6 janvier 2016. Il a ensuite présenté ses idées au public saoudien en avril 2016. Il a donc agi en deux temps, d’abord à destination de la scène internationale, et particulièrement en direction des décideurs américains afin de maximiser ses chances d’être perçu comme le réformateur incontournable du royaume ; il s’est ensuite adressé à son pays en donnant des signes ostensibles d’ouverture à la jeunesse et aux femmes.

Le changement prôné par Mohammed Ben Salmane peut-il se justifier aussi par la crainte d’une explosion sociale après la chute des prix du brut ?

La détermination du prince héritier à impulser le changement s’inscrit d’abord selon une vision économique globalisée du monde. C’est un jeune trentenaire, adepte des technologies de communication sophistiquées et virtuelles, d’où sa fascination pour la culture «high-tech» robotisée nipponne ou de la «Silicon Valley» comme nombre de ses jeunes concitoyens.

Sa conviction est que pour transformer l’économie de rente en une économie productive, il faut changer les mentalités. C’est pourquoi, il s’appuie sur la jeunesse acquise massivement à ses idées, car c’est aussi à cette jeunesse, excédée par le poids des religieux sur leur quotidien, que s’adressent les réformes économiques pour sortir du tout pétrolier et créer des emplois. Mais ce processus prendra beaucoup de temps. Alors, Mohammed Ben Salmane gagne du temps et prend des mesures fortes et symboliques à l’égard des représentants de l’ordre conservateur religieux.

Il est à l’origine de la décision, en avril 2016, de réduire le rôle du contrôle social exercé par la police religieuse en lui interdisant d’appréhender et de sanctionner les individus. La création par le roi du Centre du roi Salmane pour les hadiths du Prophète, dont le siège est à Médine, va dans le sens d’un contrôle plus strict visant à surveiller l’interprétation extrémiste faite de ces hadiths par les religieux les plus conservateurs. La décision d’accorder aux femmes le droit de conduire à partir de juin 2018 va également dans ce sens.
 

Peut-on voir aussi dans cette sortie une attaque à la fois contre le wahhabisme, ses promoteurs et le pouvoir religieux de façon générale ? Pensez-vous justement que tout ce beau monde se laissera faire ?

En déclarant par sa violente diatribe : «Nous allons détruire l’extrémisme», le prince héritier vise plusieurs cibles. Il vise les membres les plus conservateurs du clergé officiel en fonction, il cite nommément la Sahwa (c’est le courant issu des Frères musulmans) qui semble la cible principale de ses déclarations, mais également bien sûr les cellules djihadistes, sans toutefois les citer. Il souhaite expurger les idées les plus fondamentalistes et les plus intolérantes de la doctrine wahhabite, en promouvant un islam sunnite apaisé en osmose avec les autres religions et ainsi clore le chapitre du wahhabisme. Son oncle Abdallah, régent puis roi, avait commencé dans le cadre d’un dialogue national à intégrer l’ensemble des écoles de jurisprudence sunnite et à apaiser les relations avec le clergé chiite.

Le jeune prince s’y prend d’une toute autre façon, avec un style directif, tranchant, destiné à gagner l’adhésion de la jeunesse et des Occidentaux. C’est selon cette méthode qu’il a «marqueté» sa «Vision 2030». Concernant les réponses et résistances à ces décisions, qui marquent une rupture avec le conservatisme religieux allié à la monarchie via le pacte politico-religieux scellé dès l’origine du premier Etat Al Saoud à la moitié du XVIIIe siècle, je n’y vois pas beaucoup d’obstacles. C’est une transformation par le haut, totalement dirigiste, comme souvent dans les Etats autoritaires du monde arabe.

L’establishment religieux a de moins en moins de prérogatives. Son rôle dans la société est en train de s’éroder et l’on voit bien que lorsque la famille royale se donne les moyens de réduire le rôle des religieux, elle y parvient, car en Arabie Saoudite c’est le politique qui a le contrôle sur le religieux. Et c’est aujourd’hui plus facile de prendre des décisions et de les imposer, car la structure de la monarchie a changé. Elle est devenue verticale et n’obéit qu’à la ligne du roi et de son fils, alors qu’avant, il s’agissait d’un pouvoir familial, dynastique, collégial, partagé par plusieurs princes très influents qui utilisaient le religieux comme un moyen d’exercer des pressions les uns sur les autres pour neutraliser les décisions politiques.

Tout le monde sait que la famille Al Saoud puise une grande partie de sa légitimité des religieux. En s’attaquant justement au clergé officiel, MBS ne prend-il pas le risque de fragiliser la monarchie ?

Aujourd’hui, le prince héritier impose seul sa volonté en utilisant la légitimité et l’aura de son père auprès du clergé. Les personnels religieux, comme la grande majorité des actifs saoudiens, sont des fonctionnaires et sont soumis à l’autorité de l’Etat. Et aujourd’hui, ils se soumettent à une autorité verticale, ne pouvant plus jouer sur les divisions entre princes qui se partageaient le pouvoir et neutralisaient la volonté réformatrice du souverain Abdallah dans les années 2000.

Le prince héritier a besoin de s’appuyer sur la bonne réputation de son père, qui a été gouverneur de Riyad pendant près de 40 ans et était très proche des conservateurs religieux de la région centrale du Najd. Il était également à la tête des associations caritatives et d’aide aux musulmans de Palestine, Afghanistan et Bosnie-Herzégovine, d’où le respect qu’il continue de forcer auprès des autorités religieuses du royaume. Ce faisant, le prince qui bénéficie de l’entière confiance de son père parvient à faire passer des décisions pour modérer le conservatisme ambiant. Il n’aurait jamais pu, seul, réussir ce pari sans le soutien de son père.

C’est pourquoi, les rumeurs qui annonçaient l’abdication imminente du roi me semblent prématurées, car le prince a encore besoin de consolider à l’intérieur son pouvoir et de l’appui de son père. Par ailleurs, la société saoudienne est aujourd’hui prête à ces changements du fait de la représentation démographique massive de la jeunesse (70% de moins de 30 ans, dit le prince). Le prétexte d’une société minée par l’ultra-conservatisme ne tient plus, car les jeunes Saoudiens sont ouverts sur le monde et sont parmi les plus connectés au monde. Ces décisions passent plus facilement, car elles n’ont plus à se heurter à l’obstacle essentiel d’une résistance interne dans la famille, utilisant traditionnellement le pouvoir religieux pour ne pas prendre de décision.

Ne craignez-vous pas que le discours de MBS ne soit destiné qu’à un usage externe et ne corresponde, au fond, qu’à un souci de ravaler la façade d’un royaume perçu comme dangereux et moyenâgeux ?

Non, honnêtement je ne le pense pas, ça correspond à la réalité de la société saoudienne, massivement représentée par une jeunesse qui n’en peut plus de la doxa wahhabite. Il arrive donc à point nommé en exprimant ce «ras-le-bol» général et s’impose comme la figure réformatrice incontournable du royaume. Alors bien sûr les expressions chocs utilisées par le prince héritier pour marquer les esprits de cette assistance internationale sont parfaitement choisies et destinées à bien marteler que l’ère de la compromission avec l’obscurantisme est révolue. Celle-ci est en contradiction avec ses ambitions de développement économique et il se hisse ainsi comme le porte-drapeau de l’anti-extrémisme.

Mohammed Ben Salmane estime que son pays a abandonné la modération en 1979, avec la montée en puissance de courants religieux extrémistes marquée par la prise de La Mecque, le contexte géopolitique avec la révolution iranienne et les combats des moudjahidine en Afghanistan. L’Arabie Saoudite s’est transformée en pays rigoriste à partir de cette période, en durcissant sa rhétorique et sa pratique de l’islam : programmes scolaires dominés par le cursus religieux officiel (wahhabite), de même qu’en matière juridictionnelle, ou de contrôle social plus strict par l’establishment religieux pour l’application de la non-mixité…

Il veut revenir à ces temps où le royaume, bien que conservateur, était bien plus ouvert sur le plan sociétal. Certains propos outranciers et sexistes tenus par des clercs sur les femmes sont désormais sanctionnés, alors qu’ils avaient auparavant pignon sur rue. Cette volonté d’insuffler un environnement de tolérance dans la société est utilisée par Mohammed Ben Salmane dans l’objectif d’en faire son credo auprès de son principal soutien populaire : les jeunes et les femmes, consolidant ainsi sa légitimité déjà chahutée par certains membres de la famille royale et les grandes familles issues de la communauté d’affaires, et en sourdine par certains membres du clergé qui n’osent pas publiquement contrarier le roi Salmane.

Jusqu’où peut aller le prince héritier dans sa démarche de réforme et de modernisation de la société saoudienne? L’Arabie Saoudite est-elle vraiment réformable ?

Tout dépend dans ce que l’on met dans réforme et modernisation. Il exclu clairement toute ouverture politique et assume son caractère autoritaire et en fait même un atout en Arabie où les leaders forts et à poigne sont  souvent admirés. Mais si les réformes touchent au confort et aux acquis sociaux comme cela a été le cas lors des mesures d’austérité appliquées sans aucune communication au préalable, cela crée du mécontentement d’où le retrait des mesures les plus impopulaires décidées en septembre 2016 (abaissement des primes et allocations allouées aux salaires des fonctionnaires de 20 à 30 %) et annulées en  avril  2017.

Un compte citoyen a été créé pour mieux évaluer les revenus par foyer et décider d’un nouveau barème pour imposer des taxes aux foyers sur les factures énergétiques. Les mesures prises pour libéraliser la société, promouvoir le rôle des femmes dans la vie active, réduire le poids des religieux sur le contrôle de la société sont des paris sans grand risque car l’ouverture sociale se fait avec l’adhésion massive de la jeunesse et des femmes. Cependant, les résistances les plus dures auxquelles fait déjà face le jeune prince héritier dans sa volonté de réformer l’économie sont celles des grandes familles marchandes qui représentent les grands groupes internationaux et constituent l’essentiel de la clientèle de l’Etat en monopolisant les contrats. 

Peut-on raisonnablement penser que déstructurer ces monopoles pour impulser une nouvelle économie davantage basée sur des PME avec une autre clientèle constituée de nouveaux entrepreneurs proches du cercle du nouveau pouvoir sans que les familles traditionnellement d’affaires qui détiennent nombre des banques commerciales du pays n’aient leur mot à dire dans cette restructuration économique ?

Quels sont les objectifs que se fixe d’atteindre Mohammed Ben Salmane à travers son plan baptisé «Vision 2030» ? Certains observateurs soutiennent qu’il veut calquer le modèle de développement émirati. Cela vous parait-il juste ? 

Il a présenté sa vision « 2030 » qui est son plan de transformation très ambitieux de l’économie saoudienne en déclarant il y a deux ans « nous ne pouvons plus être sous addiction  d’une économie pétrolière, ce temps est révolu ». Son pari consiste à réformer structurellement l’économie du pays, faisant d’une économie étatisée une économie productive d’ici l’échéance 2030 est totalement illusoire : du fait du manque de transparence et d’une juridiction « sous-développée » en la matière, d’où le retard enregistré pour inscrire en bourse la cotation d’Aramco, d’une bureaucratie apathique, d’un manque de ressources humaine qualifiée et d’un manque de productivité.

Dans ce contexte,  la promotion d’un projet aussi improbable qu’une cité valorisant un tourisme « VIP » et un environnement robotisé, virtuel « Neom » sur la Mer rouge  (néo-Mustaqbal) évalué à un coût de 500 Mds $ pose davantage question sur ce type de méga – projet en terme de rationalité économique et retour sur investissements. Dubaï a mis 20 ans pour s’ériger en destination touristique à succès mais avec un environnement de tolérance et des infrastructures inégalées au Moyen-Orient. Quelle est la plus-value d’un tel projet pour un pays encore stigmatisé comme étant moyenâgeux et obscurantiste?

Là est à mon avis le cœur des défis  auxquels ce jeune futur monarque ne va pas tardé à être confronté. Le roi Abdallah s’était lui-même déjà essayé à promouvoir de méga-cités (Rabigh, à la périphérie de Jeddah) au milieu des années 2000 mais sans succès et avec à cette période un prix du pétrole conséquent (autour de 90$) contrairement à aujourd’hui. Oui, pour répondre à votre question sur l’inspiration du modèle émirati, c’est même le prince héritier d’Abu Dhabi qui  a conseillé au prince Mohammed Bin Salman  de faire appel aux sociétés anglo-saxonnes de conseil (Mc Kinsey et BCG (Boston Consulting group) afin d’élaborer la « vision 2030 » pour transformer l’économie du royaume. celle-ci s’inscrit dans la lignée des visions élaborées partout dans le Golfe, à commencer par Dubaï, Qatar, Abu Dhabi, Bahreïn et même Oman ou encore la Malaisie.

 

 

 



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