L’exemple nous vient d’Ibekarene, un des vingt-trois villages que compte la commune de Bouzeguène, située à une soixante de kilomètres à l’est de Tizi Ouzou. Culminant à 1080 mètres d’altitude, ce village de 2000 habitants fait face, à l’image de nombreuses localités du pays, à d’innombrables difficultés au quotidien en l’absence d’une dynamique de développement économique pourvoyeuse de richesses.
Résultat d’une politique inefficace en matière de management et de développement local, les villageois de ces contrées éloignées tentent de surmonter par leurs propres moyens les difficultés à travers des actions lancées périodiquement grâce à un système de gestion basé sur l’entraide et la solidarité.  Une pratique certes ancrée dans les traditions de la région, mais qui a évolué avec le temps pour s’élargir au volet économique.

A Ibekarene, une localité qui respire la propreté, tout se fait avec le concours des citoyens organisés dans le cadre d’un comité de village scindé en cinq commissions : juridique, gestion, extérieure et enfin celle des travailleurs. A chacune ses missions, mais l’objectif est commun : répondre aux préoccupations sociales mais aussi économiques des villageois face à la raréfaction des ressources financières locales et l’insuffisance des subventions et aides attribuées par l’Etat.

Une situation à laquelle le comité tente d’y remédier en comptant sur l’apport des citoyens. Ce sont justement ces derniers qui financent des projets d’intérêt général. Comment ? A travers des cotisations mensuelles gérées par le comité dont les membres se disent s’inscrire largement dans le concept de l’Economie sociale et solidaire (ESS), car tout se fait par les villageois et pour les villageois. La caisse est alimentée à raison d’une contribution mensuelle de l’ordre de 200 DA par personne pour les résidents en Algérie (au village ou ailleurs) et de 5 euros pour les émigrés.

Les citoyens d’Ibekarene financent en effet eux-mêmes les actions qu’ils jugent utiles (après soumission à l’approbation du comité) pour le village via cette caisse. «Quand il s’agit de projets de grande envergure, on augmente les cotisations», nous expliquera M. Touazi, membre du comité. Tous les six mois, un bilan est dressé et rendu public pour montrer aux citoyens ce qui se fait dans les projets de développement local et ce qui bloque. Un exemple de gestion démocratique.

Connu pour la mise sur rail en 1986 d’un système d’alimentation en eau rationnel qui a montré son efficacité à travers le temps, ce village a, grâce à cette méthode, réussi à assurer une source de financement. Comment ? «A travers les pénalités», nous expliquera encore M. Touazi. «Rien que durant la saison estivale dernière, nous avons réussi à collecter 800 000 DA d’amendes», soulignera-t-il, tout fier des résultats d’un tel système qui oblige les citoyens à payer une pénalité de 5 DA par litre une fois la quantité arrêtée par habitant dépassée.

En dehors des événements familiaux (fêtes et décès), le comité a fixé la consommation par habitant entre 60 et 80 litres/j en fonction du débit enregistré à la source et selon les saisons, en plus de 80 litres par foyer. Les relevés effectués régulièrement permettent de calculer la consommation. Et c’est à partir de là que les amendes à payer sont déduites.

«On ne badine pas avec l’eau. On fait payer la surconsommation. Ce qui constitue une source financière importante pour le village. Cela nous permet de mener de nombreuses actions», notera pour sa part Kacimi Kaci, président de la commission juridique, un jeune qui donne beaucoup de son temps pour l’intérêt du village comme beaucoup d’autres qui se portent régulièrement volontaires pour mener à bon port les projets.

A titre d’exemple, en 2017, il y a eu la rénovation complète du réseau d’alimentation en eau potable et la société désignée par les autorités locales n’avait pas les moyens humains pour terminer les travaux dans les délais. Il a fallu que les villageois apportent leur appui et le projet a été achevé en un temps record. Ils sont actuellement en phase de construction d’une bibliothèque toujours en autofinancement ave un rythme satisfaisant.

Des projets pour la création d’emplois en attente de financement

Le village qui a instauré un système de tri de déchets sélectif à la source et qui a par ailleurs obtenu le troisième prix du village le plus propre pour un montant de 6 millions de dinars aspire à réaliser une grande forêt récréative jumelée à un parc d’attractions. Les maquettes sont ficelées, mais là aussi, faute de financement du projet soumis pourtant aux autorités locales, c’est aux villageois de mettre la main à la poche.

Le comité est optimiste à ce sujet. Il l’est aussi pour d’autres, à l’image de celui portant sur la réalisation d’un atelier de confection proposée par une association féminine locale, à sa tête Mme Messaad qui a sollicité le comité pour un appui logistique et financier. «Si pour le local le problème ne se pose pas puisque nous pouvons facilement l’avoir sans débourser aucun sou ayant de nombreuses maisons inhabitées, pour l’achat du matériel, on y réfléchit», résume M. Kacimi.

«Ce projet sera d’un grand apport pour le village. Il permettra de résorber ne serait-ce qu’une partie du chômage des femmes et mettra en valeur les tenues traditionnelles locales», ajoutera Abdelkrim Djaoui, également membre du comité et ancien élu à Bouzeguène. Les éleveurs de bovins du village sont également en attente d’appuis financiers pour moderniser leur activité, se constituer en coopérative et créer une certaine dynamique dans cette filière. Or, là aussi, les solutions se font attendre, même si les idées sont bien claires.

Cela pour dire que même si l’économie d’entraide est bien ancrée dans les habitudes du village et dans d’autres régions du pays, les difficultés de trouver les financements sont bien là.

Et surtout avec la dégradation du pouvoir d’achat, «on ne peut pas compter éternellement sur l’apport des citoyens», fera remarquer M. Djaoui pour qui le temps est à la recherche d’autres alternatives pour arriver réellement à mettre en place les jalons de l’Economie sociale et solidaire (ESS). «Il faudrait qu’il y ait quand même la présence des autorités locales», plaide M. Djaoui regrettant le fait que l’initiative du forum sur les investissements et le développement local pour laquelle des universitaires ont été associés soit tombée à l’eau.

Pour assurer la transition vers des villages nouveaux avec la contribution des citoyens, il suffit de se mettre autour d’une table, discuter et passer à l’action. Autrement dit, «formaliser l’ESS et les méthodes d’autofinancement», suggère encore notre

interlocuteur.économie solidaire

«Nous sommes dans une démarche d’une économie solidaire et d’entraide qu’il faut juste encadrer. Car, toute action qui est menée est d’intérêt général. Il faut commencer à réfléchir dans ce sens. Réfléchir pour de vrais investissements rentables et là, la société adhère pleinement», ajoutera-t-il.

Comme pour dire que c’est ce qui manque à Ibekarene comme dans d’autres villages où les idées pullulent en dépit des entraves du terrain, ce sont les conditions nécessaires à la réussite d’une ESS au profit d’une dynamique économique locale créatrice d’emplois. Ce qui contribuerait à diminuer le phénomène de l’exode rural.

Le plus important étant d’engager la réflexion autour de la création d’emplois pour les jeunes à travers les organisations de la société civile et leur participation à l’économie du pays. «Nous soulageons l’administration locale qui nous facilite à son tour les procédures pour des projets financés à 80% par la population. Mais cela ne suffit pas.

Il est temps de passer à une autre étape», ajoutera encore M. Djaoui et c’est ce qu’attendent les villageois d’Ibekarene. C’est également le vœu de ceux qui entretiennent des actions relevant de l’ESS. En effet, ce ne sont pas les initiatives qui manquent, même s’ils sont nombreux à dire que le temps est encore à l’apprentissage dans cette nouvelle forme d’économie solidaire.
 



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