Salim Dada, musicien, compositeur et chef d’orchestre algérien, est l’invité d’honneur des 4es Journées nationales de musique classique de Batna, qui se déroulent jusqu’à demain (samedi 14 avril). Il assure des master class sur la guitare et sur la composition et il apprend aux étudiants en musique comment préparer un concert. Entretien.
Batna.  Fayçal Métaoui

 

Vous assurez, ici à Batna, à la faveur des 4es Journées nationales de la musique classique, des master class de formation sur la guitare et sur la composition. Parlez-nous de ce travail de formation ?

Je suis là pour dispenser mon expérience et mon savoir-faire en matière de composition. Il y a les master class et il y a le travail avec l’orchestre dans l’idée de préparer le programme de clôture des Journées. Le concert de clôture va regrouper les étudiants des 13 instituts régionaux de formation musicale (IRFM) que compte le pays.

On aura sur scène au moins 200 musiciens. Le programme est concocté à partir de mes propres compositions des années 2006-2007, des partitions jouables et plus faciles. J’ai évité les compositions contemporaines dans mon catalogue. L’idée est de partager ces partitions écrites en Algérie, en Italie, en France et ailleurs.

En faisant ce travail, on inculque aux étudiants des habitudes surtout qu’ils sont dans une autre configuration. Ils ne sont pas dans l’exercice de préparer un examen, de passer un test ou de jouer devant des amis. Là, on est dans un contexte d’orchestre. Et, l’orchestre a des codes, une hiérarchie et une manière d’élaborer le timing pour les répétitions. Tout cela est une préparation pour une vie de professionnel.

Durant les répétitions, vous faites un travail de pédagogue.

C’est vrai. J’essaie à chaque fois de faire passer une information, expliquer un terme technique, montrer une technique de jeu, donner un aperçu sur l’histoire de la musique, donner des grilles de lecture… Tout cela fait partie de l’enjeu pédagogique qu’offrent ces Journées.

Que peut-on apprendre dans un atelier de composition ?

C’est le deuxième master class de composition que j’assure ici à Batna. Il y a plusieurs manière de le faire. On peut présenter la composition de manière générale. Que disent les compositeurs de leurs travaux ? Comment travaillent-ils ? Je peux présenter mes propres compositions en expliquant le processus compositif, comment passe-t-on de l’idée de l’ébauche, à une esquisse, à une première écriture, à une première orchestration et à première exécution après relecture.

La composition est un processus très long, le passage de l’idée à la réalisation peut prendre deux ans. J’explique aux étudiants mon expérience de résidence avec les orchestres. De 2006 à 2009, j’étais le compositeur de l’Orchestre symphonique national à Alger. Et là, je suis le compositeur en résidence avec l’Orchestre symphonique Divertimento en France depuis 2011.

Les étudiants ont parfois une partition, mais ne trouvent pas des musiciens ou des orchestres qui vont la jouer. Je peux leur montrer comment on prépare cela, comment on travaille avec un chef d’orchestre, comment on choisit les solistes, etc.

Vous travaillez aussi sur les propres compositions des étudiants.

Les étudiants viennent avec des pièces enregistrées ou avec leur instrument et des partitions. On va alors discuter. Tout le monde peut donner son avis. Moi, j’oriente, j’essaie de leur donner les clefs de critique. On peut trouver agréable une composition, mais on peut également y détecter des failles. Il s’agit généralement de choses cachées, ce n’est pas de l’ordre de la mélodie ou du rythme, mais de la structure, de la forme, du choix de l’orchestration, des timing, de la durée du climax, des finales, tout cela n’est pas apparent.

La composition n’est pas mécanique, c’est d’abord une question de talent.

On n’apprend pas comment composer dans le master class. Si on n’est pas doté de talent et si on n’a pas d’expérience, on ne peut pas composer. Les participations au master class doivent avoir un minimum d’intérêt et d’envie pour composer. C’est comme tout travail de création. Le grand compositeur hongrois Bela Bartok a toujours refusé d’enseigner la composition.

Idem pour le Français Maurice Ravel. Dans son traité d’orchestration, Rimski Korsakov (un compositeur, le plus grand après Tchaïkovski en Russie) dit : «On naît orchestrateur ou non.» Si on n’a pas la sensibilité, l’intelligence, l’imagination des couleurs, on ne peut pas apprendre la composition.

Donc, on peut ne pas enseigner la composition.

Mais bien sûr. Dans les écoles de composition, on enseigne les règles de l’écriture musicale. Il s’agit des ingrédients avec lesquels travaillent les compositeurs. On apprend, par exemple, comment on compose une mélodie, on harmonise, on fait un contrepoint, on fait une orchestration équilibrée, on superpose les sons…

Connaître tout cela ne fait pas de vous un compositeur. Un compositeur doit avoir une idée originale qu’il arrive à faire aboutir. La composition doit être jouable. La partition n’est qu’un moyen entre le compositeur et le musicien. Et le musicien peut être aussi le moyen entre l’idée du compositeur et le public. La partition doit être logique et cohérente.

Pour être bon compositeur, faut-il être un bon musicien ?

Généralement, oui. Le compositeur va se servir de l’orchestre. Si on n’arrive pas à manier un seul instrument, comment va-t-on faire avec plusieurs instruments ? L’histoire nous a appris que les grands compositeurs étaient des musiciens virtuoses. Certains abandonnent le jeu d’instruments, parce que la composition est un travail très prenant. Aujourd’hui, on utilise les logiciels pour la composition, mais il faut les maîtriser. Et si on utilise le logiciel à 5%, on n’aura rien d’original, puisque le logiciel fait tout.

Un compositeur doit détourner le logiciel. Pierre Schaeffer (compositeur et homme de radio français) est considéré comme le créateur de la musique concrète (qui s’appuie sur les techniques électroacoustiques). Il est arrivé à ce travail de métamorphose du son à partir d’une erreur technique. Il a commencé à faire des expériences, comme renverser le son. Il faisait de la composition à partir de sons enregistrés (villes, animaux, etc.). Il traitait les sons en les décontexualisant. Il y a des compositions sans référents originels. Les Pink Floyd ont composé un titre en utilisant les bruitages.

Renversons la question : peut-on être bon musicien et mauvais compositeur ?

Oui. Il y a beaucoup de musiciens qui ont envie de composer mais qui n’y arrivent pas. Ils ne sont pas doués. Composer est une autre démarche. Le psychologue américain Howard Gardner a écrit un livre, L’intelligence au pluriel, pour expliquer les huit types d’intelligence chez l’être humain. Il y a, par exemple, l’intelligence corporelle. Il s’agit généralement des danseurs, des musiciens, des chorégraphes… Les compositeurs ont, eux, l’intelligence musicale qui est différente de l’intelligence sociale ou émotive.

A un certain moment de leur carrière, les compositeurs commencent à diriger leurs propres œuvres, comme Mozart ou Beethoven. De son vivant, Gustav Mahler était connu comme chef d’orchestre. Il était directeur de l’Opéra de Vienne (Autriche). Mahler a été réhabilité en tant que compositeur, trente ans après sa mort. Le passage de la composition à la direction d’orchestre est très fréquent.

Vous avez écouté des compositions originales des étudiants de l’INSM d’Alger. Qu’en pensez-vous ?

Je suis toujours content quand il y a des présentations de création. Car, souvent on demande aux élèves d’instituts de rejouer des œuvres de répertoire. On encourage rarement la création. Quand on voit des propositions comme celles des étudiants de l’INSM, je sens qu’il y a une sorte de revendication et d’identification au-delà du discours esthétique. Dans les instituts de musique, il n’y a pas de classe de composition, ce n’est pas normal.

Pourquoi la musique algérienne, à savoir le chaâbi ou la musique arabo-andalouse, n’est pas enseignée dans les instituts de musique ?

a première classe de musique arabo-andalouse a été ouverte dans les années 1950 au Conservatoire d’Alger avec les frères Fakhardji. Les chioukh, comme El Anka ou Serri, ont pris le relais ensuite. Mais il y avait une sorte de dichotomie.

Au conservatoire, tout le monde jouait la partition, suivait des modules d’écriture, de lecture et de théorie. Quand on rentrait dans la salle de musique traditionnelle, l’arabo-andalou et le chaâbi, on abandonnait l’écriture et la lecture, et on revenait à l’oral (et à l’oreille). Il y a eu quelques retranscriptions à partir de 1910 (les travaux d’Edmond Nathan Yafil notamment).

Il y a un certain chauvinisme qui interdit l’écriture de la musique traditionnelle (le cas du malouf est le plus illustre). On ne veut pas. Certains pensent qu’il faut une opposition entre l’oralité et l’écriture, alors que non, elles sont complémentaires. Ecrire une musique ne signifie pas rompre la chaîne de transmission orale.

Par exemple, si l’on veut jouer du vrai Bach, on doit aller en Allemagne faire des stages avec les maîtres du Baroque. On va apprendre des choses qui ne se retransmettent pas dans la partition.

Il y a la technique de jeu, la technique d’archet, la position et le type d’instruments. Ils disent que si nous écrivions l’andalou, il perdrait son âme. Non. Tout dépend de la manière de le retranscrire et de l’auteur de la retranscription. J’ai proposé par exemple à Ahmed Serri en 2007 la retranscription des touchiat qui étaient dans le diwan qu’il venait de publier. Il a trouvé l’idée géniale, mais n’a pas suivi.



Lire l’article depuis sa source: elwatan.com

Commentaires

commentaires