Le Louvre consacre une exposition au peintre Delacroix (1798-1863). Comme dans la plupart des expositions monographiques, la chronologie commande le parcours.

Si Delacroix est aujourd’hui considéré comme le premier orientaliste, l’exposition montre que son séjour au Maroc, puis en Algérie, fut bref (de janvier à juin 1832), ce séjour, néanmoins, nourrira longtemps son travail. Déjà versé dans l’orientalisme avant de partir pour le Maroc et l’Algérie, il est bouleversé par la beauté de ce qu’il découvre.

Au rebours de la perception orientaliste dominante

Islamophile, au sens donné à ce mot lors de l’exposition, le génie de l’Orient (Musée des beaux-arts de Lyon, 2011) — ébloui par la civilisation qu’il découvre lors de son voyage —, Delacroix fait alors de cet Orient  non plus seulement une vision dictée par une mode, mais une matière vivante. Il occupe par là-même une place singulière parmi les peintres orientalistes de l’Afrique du Nord. Si la plupart ont été sensibles aux paysages qu’ils découvraient et aux scènes de genres qui leur étaient fournies, peu ont traduit dans leurs toiles un éblouissement. Les écrits de certains permettent d’en comprendre les rai-sons.

Un bon nombre accompagnait l’armée : on connaît les tableaux d’Horace Vernet exaltant les conquêtes coloniales, on a oublié  ce qu’un Guillaumet  a écrit dans les Tableaux algériens.

Le peintre de «La Famine», qui a accompagné l’armée coloniale, observe sans grande empathie les Algériens mourant de faim : il raconte qu’il  donne quelques pièces à un père de famille, mais il n’ a pas un mot pour mettre en cause le système qui produit ces famines, ou les exactions de l’armée coloniale qui pratique les massacres et la politique de la terre brûlée.

Adoptant pleinement le point de vue de l’armée coloniale (il utilise le possessif pour en parler, «nos troupes»), il décrit dans un chapitre intitulé «Une razzia dans le djebel Nador», un «ennemi rusé, difficile à surprendre, plus difficile encore à poursuivre dans les déserts où il s’enfonçait».

Après l’affrontement, alors qu’il a décrit la masse de prisonniers parmi lesquels des femmes et des enfants obligés de suivre la colonne, la peur et la faim qu’ils éprouvent, il a en ce qui le concerne ces mots : «Mais alors la tête de colonne touche au bivouac et chacun retrouve sa tente, un souper, le lit et le repos. L’esprit encore saisi des images de la journée, nous nous endormons bercés par le murmure incessant que produit l’arrivée de troupeaux, massés à grand peine autour du camp».

Certes, il donne à ressentir l’horreur des massacres quand «le soleil déclinant donnait en plein sur les dépouilles humaines, sur les nudités affreuses».

Le peintre des sujets pittoresques est «du bon côté», celui de la civilisation apportée aux Arabes, vus comme «indolents et fatalistes» dans le chapitre «Les labours»: «L’Arabe n’est point soucieux des richesses qu’il lui faudrait acquérir par un travail opiniâtre. Il mesure son effort aux nécessités du présent…In-dolent, fataliste, tout occupé d’une vie future, il s’inquiète peu de prévenir la mauvaise fortune et subit sans se plaindre les effets de son imprévoyance habituelle.

Que la vitalité d’un sol vierge vienne à tromper ses espérances, la sécheresse anéantisse le germe de ses récoltes, les sauterelles s’abattent sur ces champs verdoyants, alors, surpris devant ses silos vides, sans ressources pour lui, sans pâturages pour ses troupeaux, il dispute à la famine une vie aventureuse. Le croyant se soumet à la volonté d’Allah !»

Le moment africain dans l’orientalisme de Delacroix

Tout autre est l’orientalisme africain de Delacroix, qui, au cours de son séjour, multiplie croquis et aquarelles (environ mille) pour ne rien perdre de ce qui l’éblouit. Mais ce n’est pas seulement l’esthète de génie qui  découvre le Maroc puis les villes d’Oran et d’Alger. C’est, dans le grand silence qui entoure la conquête de l’Algérie, la conscience des destructions matérielles et morales.

Parti en 1832 pour accompagner Charles de Mornay, chef de la mission envoyée par Louis-Philippe auprès de Moulay Abd El Rahman, il s’arrête à son retour quelques jours à Alger. Ce sont les débuts brutaux de la colonisation dont il  condamne les ravages : douze ans après, en 1844, il prépare un article destiné à l’illustration, reproduit partiellement dans l’ouvrage de Maurice Arama Delacroix un voyage initiatique. On doit à cet auteur la publication du document dont nous ne citerons que quelques extraits pour donner à comprendre la singularité de Delacroix.

Les formules que le peintre emploie sont sans appel : « … il était réservé aux Européens de détruire Alger et comme à plaisir tout ce qu’il a été possible de la distribution et de l’ornement des maisons mauresques. Il semblait qu’avec nos fracs et nos casquettes nous allions introduire sur la terre d’Afrique un autre climat et de nouvelles conditions d’existence».

Mais il ne juge pas positivement ces «nouvelles conditions d’existence» : «J’ai vu en 1832 à Alger, un an et demi seulement après la conquête, les changements les plus bizarres : dans les superbes jardins du Dey, les orangers avaient déjà la racine en l’air. Les allées et le terrain étaient dans un affreux bouleversement, les bassins de marbre étaient comblés et les sources taries par la rupture des conduites. On s’empressa surtout à percer partout des fenêtres à notre mode et le papier peint commençait à s’étaler à la place des peintures.

J’ai vu dans une foule de palais murer avec des cloisons en briques ou en planches l’intervalle des jolies colonnes qui forment la galerie autour des cours et soutiennent les étages supérieurs, on y ménageait des petites portes et on en faisait des chambres à l’usage de cette foule d’hommes civilisés qui s’en venaient prendre la place des Arabes…

Au lieu de ces rues tortueuses… qui entretenaient une agréable fraîcheur, le premier bien dans ce climat, on a ouvert de belles rues parfaitement droites et larges avec de belles boutiques exposées à l’ardeur du soleil africain, en oubliant que s’il se trouvait des marchands assez hardis pour s’y établir, on serait dans la nécessité de contraindre les acheteurs à les y chercher au péril de leur vie.»
Il regrette aussi la disparition des «murmurantes fontaines, délices des anciens habitants»

Loin d’adhérer à l’idéologie de la «mission civilisatrice», il s’en démarque, faisant de l’auteur des destructions de barbare : «La sape et la mine, ces instruments de progrès, ont fait justice des mosquées qui n’étaient bonnes qu’à encombrer la voie publique et on a eu le barbare courage et sous le même prétexte de bouleverser les environs de la ville, les cimetières maures dont j’ai vu les tombes encore récentes entassées avec les décombres, au grand et légitime scandale des fils, des pères, des maris réduits à suivre de l’œil les ossements troublés et exposés au jour des objets de leur tendresse.

On connaît le respect et la dévotion superstitieuse des Orientaux pour les morts : on comprendra donc sans peine quels sentiments amers, quelle rancune redoutable de pareilles mesures ont dû réveiller dans des cœurs déjà peu prévenus de tendresse pour les bienfaits de notre domination.»

Le peintre de «La liberté guidant le peuple» témoigne d’une conscience claire de la réalité de la colonisation. Le très court séjour à Alger au cours duquel il réalise comme à son habitude de petites aquarelles donnera lieu à un de ses chefs- d’œuvre les plus connus et les plus appréciés  des peintres qui s’y référeront, «Femmes d’Alger dans leur appartement» (1834) dont il peindra une autre version en 1849,  «Femmes d’Alger dans leur intérieur». Nous y consacrerons un prochain article.



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