Le coup d’envoi du 3e Festival de Annaba du film méditerranéen a été donné, mercredi soir, au théâtre régional Azzeddine Medjoubi avec le film belge Insyriated, de Philippe Van Leeuw. Le long métrage a été projeté en hors compétition. La Belgique est le pays invité d’honneur de l’édition de cette année qui se déroule jusqu’au 27 mars avec la projection d’une soixantaine de films.
Là où ce film a été projeté, il a suscité de vives réactions du public invité à plonger brutalement dans le drame syrien dans toute sa cruauté. Insyriated ou Une famille syrienne, du Belge Philippe Van Leeuw, présent à Annaba, suit, avec une caméra interrogative particulièrement curieuse, le quotidien terrible d’une famille piégée par la guerre dans une ville syrienne.

Depuis le début des violences sur les terres du Cham, plusieurs villes historiques ont été rasées par les bombardements intensifs de l’armée de Bashar Al Assad, des Russes et d’autres forces. Homs, Alep (l’une des plus anciennes villes de l’histoire), Daraa, Douma n’existent presque plus. Qui pleure ces cités, leurs vestiges, leurs cultures et les traces des anciennes civilisations qu’elles portaient  ?

Philippe Van Leeuw, auteur du scénario aussi, a eu l’intelligence de ne pas situer le lieu, cela donc peut arriver dans n’importe quelle ville de la Syrie, à n’importe quelle famille et à n’importe quel moment. Il n’y a pas de limites à la folie des hommes. La Syrie est devenue un vaste territoire des douleurs muettes et des souffrances internes. Oum Yazan (Hiam Abbas) cherche par tous les moyens à protéger sa famille des dangers qui viennent de l’extérieur. Dans le quartier, un sniper tire sur tout ce qui bouge.

Dans les guerres, les snipers, dont l’identité n’est jamais dévoilée, servent à semer la terreur parmi la population et à paralyser la vie sociale à des fins, inévitablement, militaires ou politiques.

Samir (Mustapha Al Kar), voisin de l’étage supérieur, venu avec son épouse Halima (Diamand Bou Abboud) et son bébé se réfugier dans l’appartement de Oum Yazan après la destruction de la maison qu’ils habitaient, est ciblé par un sniper, le matin même où il a annoncé à sa femme que le voyage pour le Liban est enfin prêt. Delhani (Juliette Navis), une domestique, assiste à la scène du sniper ciblant Samir au dos, la signature de la lâcheté.

Elle informe alors Oum Yazan qui lui demande de ne rien dire à Halima. Le secret devient de plus en plus lourd, alors que l’homme, étalé par terre dans un parking réduit en ruine, est probablement toujours en vie. Au milieu du parking, un arbre, qui paraît fleuri, résiste à la mort qui rode tout autour et qui peut sortir à tout moment montrer son visage hideux. Abou Monzer (Mohsen Abbas), un vieillard mélancolique, qui essaie de noyer son chagrin en fumant cigarette sur cigarette, se rend compte que Delhani cache quelque chose.

Comment garder un secret dans un espace réduit où le seul programme du jour est de tout faire pour échapper aux fourches de la mort et où les rideaux tirés empêchent l’entrée de la lumière du jour ? Le grand-père s’amuse parfois avec son petit-fils, alors que les trois adolescents de la maison cherchent à meubler les vides autant qu’ils le peuvent, au gré d’une connexion internet instable et d’un réseau téléphonique aléatoire. Dehors, les tirs d’armes et des explosions de bombes se font entendre. Une ambiance morbide.

«Le monde dehors ne vaut plus rien !»

Oum Yazan, qui refuse de quitter sa maison malgré les menaces et les bombardements sporadiques, gère la situation d’une main de maître en économisant l’eau, devenue rare, en maîtrisant, autant que faire se peut, sa propre peur et sa propre colère et en oubliant presque le grand-père, jusqu’au jour où des hommes frappent à la porte. Des tactiques de défense sont adoptées. Mais jusqu’à quand ?«Laisse le monde dehors, il ne vaut plus rien», tranche le patriarche qui semble le plus serein dans l’attente de la mort.

On comprend vite que Philippe Van Leeuw, par souci de neutralité, n’a pas cherché à comprendre les raisons de la guerre et des atrocités qu’elle charie. On devine que Oum Yazan est peut-être mère et épouse d’opposants qui auraient pris les armes contre le régime.

Le réalisateur et scénariste n’a pas voulu trancher pour ne pas tomber dans le piège de la propagande, dans le conflit syrien quelle que soit la position que l’on prenne, on sera toujours mis dans une case, un camp ou un sphère d’influence. Insyriated montre, en fait, la capacité d’être humains, avec leurs craintes et leurs fragilités, à surpasser le réel et à se montrer digne face au rouleau compresseur de la terreur et de l’incertitude.

Comment ne pas être égoïste et se cacher lorsque la menace entre par effraction à la maison  ? Halima a résisté à son corps défendant aux assauts de la haine, alors que les autres, reclus, s’étaient montrées lâches. Lâches par leur silence et par le passivité.

Mais où est donc passée la solidarité de groupe  ? Le film, qui dévoile les horreurs de la guerre à basse échelle et qui met à nu les déchirures psychologiques des personnes mises sous haute pression en raison des violences, se veut parfois démonstratif en suggérant que la guerre peut être une fatalité dans un Moyen-Orient toujours en flammes (le film a été tourné entièrement en arabe).

La Palestinienne Hiam Abbas et la Libanaise Diamand Bou Abboud ont donné beaucoup de puissance au film avec un jeu intense marqué par beaucoup de réalisme et de sincérité. Les deux comédiennes viennent de pays ayant connu la guerre, les bombardements, les tueries, les seigneurs de la guerre, les viols, les snipers, la peur… Elles savaient exactement ce que le réalisateur voulait d’elles.

La Libanaise Juliette Navis s’est également bien installée dans son personnage, courageux et peureux à la fois, enchaîné et cherchant à se libérer de l’enfermement d’une famille voulant aller jusqu’au bout de la nuit.

Insyriated, déjà primé aux Festivals de Berlin, du Caire et d’Angoulême, est sans doute l’un des films les plus puissants sur le drame et les tourments de la Syrie qui, malgré les apparences, continuent à évoluer, chaque jour, dans le sang et les larmes, chaque jour dans l’indifférence de l’humanité.

Philippe Van Leeuw s’est intéressé par le passé à un autre drame, entouré également par les oublis et les mensonges : le génocide des Tutsis au Rwanda. Il a développé l’idée dans le film Le jour où Dieu est parti en voyage (2009).

«La fleur d’Alep» et «La pluie de Homs»

Le long métrage était le deuxième à aborder frontalement cette thématique en usant des ressorts de la fiction après Hôtel Rwanda, de Terry George (2004). Au Festival de Annaba, deux autres longs métrages abordent la question de la Syrie sous deux angles différents. Il y a d’abord Zahrat Alep (La fleur d’Alep) du Tunisien Ridha Behi, projeté hier soir jeudi, en hors compétition.

Et, il y a aussi, Pluie de Homs du Syrien Joud Saïd, dont les films défendent souvent les thèses officielles de Damas. Alep et Homs, les villes devenues fantômes, sont donc des espaces où se déroulent toujours des histoires déchirantes que le cinéma tente de capter.

Péniblement encore, puisque l’histoire est toujours en mouvement. En compétition officielle, l’Algérie, pour rappel, sera représentée par le premier long métrage de Yasmine Chouikh, Jusqu’à la fin du temps (projeté lundi 19 mars en avant première algérienne à Alger et qui sera distribué, par l’ONCI, à partir du 26 mars) et par En attendant les hirondelles, de Karim Moussaoui.

Les sept remparts de la citadelle, le nouveau long métrage d’Ahmed Rachdi (3 heures), projeté également en avant première, mardi 20 mars, à l’Opéra d’Alger, sera présenté en session spéciale, en présence du réalisateur. Une autre session spéciale sera consacrée au réalisateur tunisien Taïeb Louhichi avec le film La rumeur de l’eau. C’est le dernier long métrage de Taïeb Louhichi, décédé le 21 février 2018.Annaba.



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