– Comment a été lancée Ajouad Algérie Mémoires à Montréal ?

Ajouad Algérie Mémoires est partie d’une émotion, d’une indignation. Celle d’enfants de victimes du terrorisme islamiste qui, en plus de la douleur de la perte, ont eu le sentiment que, symboliquement, on assassinait leurs parents une seconde fois.

Pour couvrir sa politique de «réconciliation nationale» et d’amnistie des assassins, le pouvoir et ses relais politiques et médiatiques ont mis en place une opération scandaleuse d’amnésie collective. On (Bouteflika, en tête) sommait les Algériens de tourner la page et d’oublier la «tragédie nationale» présentée comme une sorte de gros malentendu. C’est cette imposture qui a déclenché l’initiative.

Le nom Ajouad (qui signifie les généreux ou les braves) est emprunté à la célèbre pièce du regretté Abdelkader Alloula, lui-même assassiné par le terrorisme islamiste. La date du 22 mars, proclamée symboliquement Journée nationale contre l’oubli, fait référence aux grandes manifestations populaires anti-intégristes organisées les 22 mars 1993 et 1994. A Montréal, c’est Azzedine Achour qui a lancé l’initiative. Y prendre part était pour moi une évidence. Le sujet me tenait à cœur. J’ai fait tous les deuils possibles et imaginables, sauf celui de la perte de mes camarades et amis qui ont été assassinés.

Leur absence/présence m’habite encore presque tous les jours. C’est quelque chose dont je n’arrive pas à guérir. A ce stade, je tiens à préciser que tout ce que je vous dirai dans cet entretien n’engage que moi. Je ne suis le porte-parole ni de l’association Ajouad Algérie Mémoires, créée en France et animée par Nazim Mekbel, ni celui du groupe de Montréal.

– Votre première commémoration remonte à 2010…

Au départ, c’était un moment pour communier et rendre hommage à des gens qu’on a ravis à notre affection et qu’on a également arrachés à l’Algérie qu’ils ont servie avec dévotion. On se retrouvait, on partageait des souvenirs, des sourires et parfois quelques sanglots étouffés. Mais, dans notre esprit, il y avait quelque chose de très politique dans cette initiative.

Comme témoin de cette période tragique des années 1990, sans doute la plus sanglante et la plus traumatisante de notre histoire récente, notre génération ne peut pas garder le silence. Elle a le devoir de parler, de témoigner, de raviver la mémoire. Pas pour cultiver la haine, pas pour cuire dans le ressentiment, mais pour assumer notre histoire, pour guérir nos plaies et nous reconstruire comme peuple et nation. Nous sommes dans un combat mémoriel. Car on ne bâtit pas une grande nation sur la falsification et le gommage de l’histoire.

On connaît les dégâts causés par l’amnésie de notre passé lointain et par les tripatouillages de notre histoire plus récente (celle de la guerre de Libération, notamment). Une partie du désarroi identitaire des jeunes d’aujourd’hui vient de là. Ils ne savent plus qui ils sont. D’une action intimiste, quasiment familiale, l’événement s’est progressivement élargi à mesure que d’autres gens se joignaient à nous.

Mais ce que nous faisons reste essentiellement symbolique. Nous sommes une petite organisation de quelques dizaines d’Algériens. Nous voulons juste que l’histoire enregistre que, quelque part dans des villes et villages d’Algérie, à Paris, Marseille, Montréal ou ailleurs, des Algériens anonymes, des citoyens lambda, n’ont pas accepté que l’on enterre une seconde fois celles et ceux qui ont été tués par l’islamisme armé.

– Est-ce qu’il y a la place au pardon ?

Bien évidemment. Nous ne sommes pas dans la logique de la revanche. Mais pour pardonner, il faut d’abord juger, nommer les crimes, les qualifier, puis en désigner les responsables. Encore une fois, ce n’est pas pour entretenir et cultiver la haine. C’est, au contraire, pour que l’histoire et notre mémoire collective puissent enregistrer qu’on ne peut pas user impunément de la violence pour régler des différends.

Quels qu’ils soient. Rien ne légitime ce qui s’est passé. Ni les ignominies du pouvoir, ni les ambitions politiques, ni les dogmes de la religion. Il n’y a rien qui puisse légitimer l’assassinat d’autres êtres humains, des civils désarmés de surcroît. C’est inacceptable.

– Comment est racontée la décennie noire au Canada ?

Il n’y a pas de récit unique, officiel. Chacun raconte son histoire. Pour les Canadiens, il y a eu une «guerre civile» en Algérie. Le Québec a une affection et une bienveillance réelles envers l’Algérie. A cause notamment du prestige de notre lutte de Libération nationale. L’idée indépendantiste est toujours présente, en particulier dans le cœur de l’ancienne génération. Ce qui s’est passé en Algérie pendant la décennie noire a troublé les gens ici. Ils ne comprenaient pas. Mais avec tous les développements sur la scène internationale (11 septembre, actes terroristes en Occident, Daech…), les perceptions changent.

Mais les explications restent confuses… Dans la communauté algérienne, il y a deux discours. Celui des islamistes qui tourne autour de deux idées : le coupable, c’est le pouvoir qui a arrêté le processus électoral ; pour les assassinats et tueries de masse, on sort la thèse du «qui tue qui ?». Quant aux gens comme nous, nous affirmons que c’est l’islamisme politique et son projet théocratique qui nous ont conduits à la tragédie. C’est inscrit dans son logiciel.

Le FIS et les autres partis islamistes sont, dans leur essence, des mouvements insurrectionnels. Ils se sont préparés à la guerre et ont commencé à la faire depuis longtemps. Ils voulaient non seulement prendre le pouvoir, mais aussi changer la nature de l’Etat algérien et de ses institutions. Tout le reste n’est qu’enfumage.

Ceci étant, je ne cautionne pas la brutalité excessive, la répressive aveugle et massive, les tortures et autres exécutions extra-judiciaires qui ont été commises par différentes structures et institutions officielles de la République. Pour rester légitime, le monopole de la violence et son usage doivent toujours respecter la loi et la dignité des personnes. Pour avoir moi-même connu la torture et la détention, comme syndicaliste étudiant (UNEA) et militant de gauche, je sais de quoi sont capables certains chefs zélés des appareils de sécurité.

– Donc, la communauté reste divisée sur ce qui s’est passé en Algérie ?

Ici, c’est un peu comme en Algérie. Nous n’avons pas encore réglé ce problème parce qu’il n’y a jamais eu de vrai débat. Malgré l’ampleur du drame vécu, l’idée selon laquelle «on ne doit jamais recourir à la violence pour régler nos problèmes» n’est pas encore semée dans la conscience des Algériens, notamment les plus jeunes d’entre eux. L’arrêt du processus électoral n’était qu’un mauvais prétexte. La vraie question est celle de la légalisation des partis islamistes par Chadli en violation de la Constitution qui interdit l’usage de la religion en politique.

– Beaucoup d’islamistes ont émigré au Québec pendant la décennie noire ; représentent-ils encore un danger ?

C’est paradoxal. Il y a en même temps surestimation et sous-estimation du danger. Certains disent ou suggèrent que l’islamisme peut, un jour, prendre le pouvoir et changer le Québec et le Canada. C’est un transfert mécanique de ce que nous avons vécu en Algérie. C’est tellement exagéré que c’est contre-productif. On ne mobilise pas, on ne conscientise pas par la peur ! D’un autre côté, il y a de la sous-estimation. L’islamisme politique est un problème à prendre au sérieux. Il y a effectivement des groupes activistes qui matraquent sans cesse leurs discours hostiles et haineux.

Ils encouragent les logiques de repli communautariste, attisent les tensions avec la société d’accueil et, plus grave, influencent de jeunes esprits en perte de repères. Ce sont des sujets potentiellement explosifs qu’il faut traiter avec sérieux et dans la clarté. Il ne faut pas confondre musulman conservateur et militant islamiste. Dans sa sphère privée, un musulman peut vivre «comme à l’époque de Koraïche» s’il le veut.

La loi canadienne lui garantit ce droit. L’islamiste militant, lui, veut changer l’ordre social et légal. Il veut que la loi de Dieu, telle qu’il la définit lui-même, s’applique à tous. Pour les théocrates, la liberté de conscience, l’émancipation humaine, les droits des femmes et des minorités ne sont que des perversions de la civilisation occidentale.

– Les lois du Québec ne le protègent-elles pas de l’intégrisme ?

Grâce à sa «révolution tranquille», le Québec a progressé dans la sécularisation et la mise en retrait de l’Eglise dans l’organisation et la gestion des affaires publiques. C’était suffisant tant que la société était relativement homogène aux niveaux culturel et confessionnel. Le Québec étant un pays d’immigration, sa société se diversifie sans cesse.

La sécularisation ne suffit plus face à la nouvelle complexité sociétale. Ma conviction est qu’il faut aller vers une laïcité clairement assumée, c’est-à-dire institutionnalisée. Il faut arrêter de brouiller les cartes. La laïcité est une affaire simple : la foi et les croyances religieuses doivent demeurer dans l’espace privé. Ni plus ni moins.

– Ajouad pourrait-il être utile au combat anti-intégriste au Québec et au Canada ?

A la fin de chaque activité d’Ajouad Montréal (nous en sommes à la 8e édition), nous ouvrons le débat pour donner la parole aux gens, leur permettre de s’exprimer et de ventiler. Les participants(e)s connaissent nos positions de démocrates et de progressistes. Certains nous ont aimablement reproché de ne pas impliquer le groupe Ajouad Montréal dans le combat anti-intégriste qui se mène au Québec et dans les enjeux politiques qui s’y rattachent. Tout aussi aimablement, nous avons toujours répondu que notre regroupement a été créé pour mener le combat mémoriel, pour qu’on n’oublie pas les victimes de l’intégrisme.

Pas question de dénaturer cette vocation. Ajouad n’est pas une entrave à la lutte anti-intégriste, bien au contraire. Que ceux qui veulent créer d’autres cadres d’action pour lutter contre la menace intégriste prennent des initiatives et fassent des propositions. Chacun(e) sera alors interpellé(e) individuellement et répondra en conscience.
 



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