Les noms des villes algériennes, hors régions amazighophones, sont d’origine amazighe. En tout cas, c’est dans le livre Algérie, toponymie et amazighité, paru en 2017 aux éditions Tafat et Alframed.
– Algérie, toponymie et amazighité est un ouvrage hors pair dans lequel on trouve l’origine des noms des lieux hors régions amazighophones. Qu’est-ce qui vous a motivé pour mener cette recherche ?

L’idée d’écrire cet ouvrage m’est venue après plus de cinq années de recherche, de lecture, de prise de notes, d’écoute et de questionnements sur la toponymie des lieux amazighs sur l’ensemble du territoire national.

En fait, au début, je faisais ce travail pour mon propre plaisir, le désir de savoir, la joie de découvrir, la force de m’instruire et d’apprendre sur l’histoire de mon pays, sur l’origine et la signification des noms des villages, localités et villes, des montagnes, des cours d’eau et des lacs, des plaines et Hauts-Plateaux, et des ergs, oasis du désert du Sahara.

Quand j’ai pu avoir tous ces éléments de connaissances entre les mains (…), j’ai alors commencé à penser à transmettre le résultat de mes recherches à autrui, à des lecteurs, d’abord à mes compatriotes, ensuite à des lecteurs étrangers intéressés par la toponymie, l’histoire et l’identité de l’Algérie.

C’est important que les étrangers connaissent notre véritable histoire, notre identité, notre culture et nos coutumes ancestrales à travers la toponymie des lieux (…). Une évidence s’impose à nous : la langue amazighe est partout présente dans son espace géographique à travers sa nature.

C’est extraordinaire de découvrir et de faire découvrir, par exemple, le nom d’une localité se trouvant à plus de 600 km au sud-est d’Alger, dans la wilaya d’El Oued, qui se nomme «Akfadou», et de savoir que ce toponyme existe dans le massif montagneux éponyme de la Kabylie. Le nom «Akfadou» est un mot amazigh, composé de «Akf», qui provient de «Ikhef» (sommet, crête, excès) et «Adou, Adhou» (vent), ce qui peut être traduit par «excès de vent».

Ce nom rappelle la rigueur climatique dans cette région où les vents soufflent en rafales. En fait, je voulais être un passeur de savoir toponymique, un passeur de cultures et de civilisations. J’ai voulu partager et transmettre à ceux qui ne savaient pas, car moi-même je ne le savais pas.

– Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées dans votre recherche, notamment en matière de sources ?

En général, je n’ai pas rencontré de difficultés dans ma recherche, car j’avais pris tout mon temps, n’ayant pas une date limite à terminer mon travail de recherche. Mais j’étais tout le temps en alerte pour détecter un mot ou un nom de lieu d’origine amazighe, notamment en lisant la presse nationale et les articles sur les régions de l’Algérie profonde. J’avais également à ma disposition un certain nombre de livres anciens sur l’histoire et la géographie du pays que j’achetais dans des librairies ou sur les étals de vente de livres anciens dans les jardins de la Grande Poste.

C’est aussi dans ce lieu livresque que j’ai pu acquérir des cartes anciennes datant de l’époque coloniale où sont indiqués des lieux, des oueds, des lacs et des montagnes et cela m’a permis de me renseigner sur les transcriptions officielles des noms de lieux. Parfois, c’est à la loupe que je détectais un nom transcrits avec de petits caractères. Et quand on trouve un lieu à consonance amazighe dans une région, on sait qu’il en existe d’autres dans les alentours.

Toujours en matière de sources, j’ai eu la chance de rencontrer, sur les lieux, l’écrivain André Brochier, conservateur en chef aux Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence (…), ce qui m’a permis de me renseigner sur les premières transcriptions officielles des noms de lieux d’origine arabe et berbère, juste après la conquête française. J’ai également visité l’exposition «Made in Algeria» au Musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée (Mucem) de Marseille, relative à la cartographie algérienne.*

– Dans votre ouvrage, vous citez certains lieux dont les noms sont composés d’un mot amazigh et son synonyme en arabe. Selon vous, pourquoi cette manière de les composer ?

Il faut rappeler ici que l’Afrique du Nord, en général, et le territoire actuel de l’Algérie, en particulier, ont subi depuis l’Antiquité plusieurs invasions (…). Mais l’influence de ces occupants n’a pas effacé totalement la culture, les coutumes et la langue de la population locale, la population amazighe, et, par projection historique, la population algérienne (…).

Les autochtones, en s’arabisant, arabisent les mots des lieux utilisés par leurs ancêtres. La population amazighe utilise le mot amazigh local et ajoute son synonyme en arabe ; ce qui a produit des toponymes-pléonasmes, comme : Ighil Draâ (Versant du versant), Tessala-El Merdja («Tessala», en tamazight, c’est une terre gorgée d’eau), «El Merdja» a la même signification en arabe, Bir Aghbalou, (Puits du Puits), «Bir» en arabe (puits), «Aghbalou» signifie «Puits» en tamazight (etc.).

Le processus d’arabisation qui a conduit de nombreuses familles amazighes à abandonner leur langue au profit de l’arabe s’explique par un ensemble de facteurs multiples et entrecroisés.

– Selon vous, ces modifications ont-elles eu un impact sur les populations des régions non amazighophones ?

Le nom de lieu qui relève souvent de formes anciennes est un témoignage de l’histoire et de l’évolution. Quand le nom appartient à une autre langue que celle que l’on parle dans le lieu nommé, il est le témoignage de langues disparues.

C’est le cas de la langue amazighe en Algérie et au Maghreb, disparue, parfois, depuis longtemps de certaines régions, mais qui subsiste dans la toponymie. Par exemple, dans la région ouest du pays, plus de 60% de toponymes sont amazighs, alors que la population est largement arabisée. Certains ne savent pas que le nom de la ville d’Oran vient de «Wihran», qui veut dire «Lions» en tamazight.

Dans les temps lointains, Oran s’appelait «Ifri», qui signifie «caverne, grotte». Que la localité de «Madagh», située à l’ouest d’Oran, vient de «Amadagh», qui signifie en tamazight «maquis ou forêt». Les citoyens d’Arzew connaissent-ils l’origine et la signification du nom de leur ville ? «Arzew», en tamazight, signifie «broche» ; le verbe «erzi» veut dire «embrocher». Si on perd ses repères, son histoire, ses origines, on perd son identité.

Alors, c’est bien de savoir et c’est bien de connaître sa véritable histoire, même avec les modifications et les altérations des toponymes amazighs. L’Algérien a tourné le dos à l’histoire antique de son pays. Est-ce sa faute ? Non, évidemment. Tous les fondements de l’école publique sont à revoir pour que nos enfants et nos petits-enfants, futurs citoyens, soient mieux éclairés sur leur histoire et sur leur identité algérienne.

– Dans votre ouvrage, on lit que vous vous êtes déplacé et avez rencontré la population. Pouvez-vous nous parler de cette aventure ?

Une fois, j’ai décidé de découvrir les monts du Dahra, qui vont de Cherchell à Mostaganem ; j’ai longé la belle route côtière, j’ai emprunté les routes montagneuses et j’ai découvert beaucoup de lieux et de localités ayant un toponyme amazigh. Ma visite a duré cinq jours et j’étais content de mon aventure car la moisson a été abondante entre les wilayas de Tipasa, Chlef, Mostaganem, Relizane et Aïn Defla.

A titre indicatif, j’ai découvert une localité dans la wilaya de Chlef, sur la partie maritime, qui se nomme «Seklou», dans la commune d’El Guelta. «Seklou» provient du tamazight «Aseklu» et qui signifie «arbre». J’ai échangé avec les vieilles personnes habitant la région du Dahra, comme à Damous, à Larhat et à Hadjrat Ennas (anciennement Taourira) où les gens discutent entre eux en tamazight. A Ouargla, le chauffeur de taxi qui me transportait parlait régulièrement tamazight avec ses parents, ses frères et sœurs.

Il me l’a déclaré et on échangeait quelques mots en tamazight. A Timimoun, lors d’un séjour touristique en compagnie d’un ami, nous avions contacté des vieilles personnes dans le vieux ksar, et autour d’un thé agrémenté de dattes de la région, nos échanges en tamazight ont été fructueux.

A la question de savoir comment ils nomment une «datte» en tamazight, l’un de nos hôtes a répondu : «Tazeght». Je lui ai dit que ce mot se rapproche beaucoup de «Tazert» qui, en Kabylie, signifie «figue sèche». Sans attendre, je lui ai demandé comment on appelait cette braise ardente qui faisait bouillir le thé, il me répondit tout de suite : «Chez nous, on dit Tirguet (Tirguin au pluriel)» ; je lui ai assuré qu’on dit la même chose en Kabylie et dans les Aurès.

– Concernant le Maghreb amazigh, pensez-vous que les noms des lieux actuellement, notamment en Tunisie et en Libye, ont subi le même processus de modification qu’en Algérie ?

Je vais être franc avec vous : répondre à cette question sans avoir des éléments d’informations et des données sûres sur le processus de modification de la toponymie des lieux, notamment en Libye et en Tunisie, est un peu hasardeux et aléatoire pour moi, s’agissant d’un thème aussi sérieux et historique.

Il faudrait, peut-être, pour nous éclairer, lancer cette thématique comme étude pour les étudiants et les spécialistes de la socio-linguistique. Toutefois, on sait que les territoires les plus à l’est du territoire algérien actuel ont aussi connu les mêmes situations que celles subies par notre pays.

En Tunisie, des voix s’élèvent pour l’engagement de ce pays à la co-officialité de la langue tamazight, utilisée par une bonne partie des Tunisiens, comme la «Chelha» et la «Tachawit». En 1985, il y a eu la parution des travaux d’Evelyne Ben Jaafar sur les noms de lieux en Tunisie ; les résultats de ses recherches ont porté sur les toponymes anciens libyco-berbères qui sont d’après elle le substrat de toutes les régions de Tunisie. Ses analyses associent étroitement l’archéologie, l’histoire et la linguistique. La présence de noms de lieux en tamazight est attestée sur l’ensemble du territoire tunisien.

Il en est de même en Libye où le Mouvement amazigh revendique «La constitutionnalisation de Tamazight en tant que langue, culture, identité et civilisation». Les Libyens amazighs parlent leur langue dans de nombreuses régions (Nefoussa, Zouara, Sokna, Aoujila, Ghadamès, Ghrayan, Awbarai, Marzuq, Ghat, Waddan, Jado, Jalo, Yafran,…) et leur culture est toujours très vivace.

– Nous célébrons le Printemps berbère. Que pensez-vous des efforts, notamment la recherche, qui se font pour la préservation de la langue et de l’identité amazighes ?

Je note l’importance de la déclaration historique qu’a faite Mouloud Mammeri en avril 1980, lors du Printemps berbère où sa conférence à l’Université de Tizi Ouzou a été interdite par les autorités de l’époque : «Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre.

Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre, je tiens, comme vous devriez le faire avec moi, non seulement à la maintenir mais à la développer».

Dans cette citation, vieille de 38 ans, clairement formulée, on retrouve tout un programme pour le développement de la langue, de la culture et de l’identité amazighes. Il est certain que, dans ce domaine, les recherches et les engagements pacifiques et démocratiques menés par les générations qui nous ont précédés et par les nouvelles qui ont repris le flambeau, avec un effort et une détermination continus, s’inscrivent dans cet esprit.
 



Lire l’article depuis sa source: elwatan.com

Commentaires

commentaires