Until the end of time (Jusqu’à la fin des temps), premier long métrage de Yasmine Chouikh, a décroché le Annab d’Or au 3e Festival d’Annaba du film méditerranéen qui s’est déroulé du 21 au 27 mars 2018. La jeune cinéaste interroge, dans son film, la vie, la mort et l’amour.
Pour Yasmine Chouikh, l’amour est l’expression la plus visible de la vie. Elle le montre dans son premier long métrage, Until the end of time (Jusqu’à la fin des temps), primé au 3e d’Annaba du film méditerranéen par le Annab d’Or, le grand prix.

«Vivre, c’est aimer. La vie est quelque chose d’abstrait. Je ne peux pas filmer la vie, mais pour l’amour, c’est possible», a-t-elle confié lors du débat qui a suivi la projection de son film à Annaba. La cinéaste a choisi comme «territoire» un cimetière et un mausolée, «Sidi Boulekbour», ou le «Maître des tombes» veille sur tout. Autour de ce lieu gravitent des personnes qui tentent de vivre, d’autres qui attendent «l’heure» de la fin, et d’autres encore qui paraissent suspendues entre les deux mondes.

Et voilà qu’arrive Djoher (Djamila Arras) avec ses tourments, ses doutes et ses deux valises à l’occasion de la ziara (visite).

Elle s’est déplacée pour se recueillir sur la tombe de sa sœur El Alia, venue s’installer dans ce lieu pour fuir un mari violent. La femme battue par son mari est un autre drame que «le bruit» de la vie quotidien fait oublier. Djoher rencontre Ali (Djillali Boudjemâa), un fossoyeur solitaire qui s’excuse presque d’exister.

Elle lui demande d’une voix froide de lui préparer ses funérailles. Habitué à la mort, il marque peu d’étonnement. Mais, Ali, qui semble venir de nulle part, est intéressé par cette curieuse femme qui ne sourit presque pas. Coup de foudre ? A un certain âge, la solitude devient un sac lourd à porter, un naufrage.

Djoher n’est pas insensible aux regards insistants et interrogateurs d’Ali. Va-t-elle abandonner son projet de préparer le départ vers la dernière demeure et s’accrocher à planche de la vie ? Au fur et à mesure, elle va se confier à Ali et découvrir, parallèlement, le passé de sa sœur et les mœurs du village.
 

La possibilité de l’amour

Nabil (Nabil Moulay), un jeune désœuvré, fait des affaires autour du cimetière et essaie de convaincre Ali de le suivre dans sa quête pour gagner un peu d’argent. Nabil veut réussir dans un univers où tout le monde paraît livré aux «choix» du destin et «au tracé» à l’avance. Nabil est, à lui seul, un torrent de vie. Autant que la rayonnante Nassima (Imen Noel) qui a l’épaule dénudée, les cheveux livrés au soleil et au vent et le sourire communicatif.

Elle offre de l’eau aux visiteurs du cimetière et prépare le couscous de la ziara. Nassima, qui a connu la sœur de Joher, peine à comprendre le comportement de celle qui veut déjà mourir alors que la vie est peut-être à portée de main ou… de cœur. Djelloul (Mohamed Takiret), l’ouvrier qui s’occupe de l’entretien des tombes, veut, lui aussi, croire à la possibilité de l’amour.

Une seule lune éclaire ses nuits de rêveries : Nassima. La cinéaste entend visiblement provoquer le spectateur en l’amenant à se poser beaucoup de questions sur les personnages Joher, Ali, Nassima et Djelloul.

Font-ils réellement ce qu’ils veulent ? Sont-ils otages du cimetière, de la société qui les entoure et des quolibets ? Il y a aussi le jeune et sympathique Imam (Mohamed Benbekriti) qui rapproche les uns et les autres, qui intervient parfois pour régler les petits conflits et qui accueille les visiteurs du mausolée, «Qadhay essoualah» (Celui qui règle les problèmes). «C’est l’image que je veux avoir de l’imam», a confié Yasmine Chouikh.
 

«Nous vivons dans un grand cimetière !»

Le voyage que fait Ali avec Joher, à bord d’une motocyclette, accompagné de la chanson raï Ana larbi de Khaled, est l’une des plus belles scènes du film dont la fraîcheur se détache à chaque image. La monteuse Amina Chouikh a veillé à ne laisser aucun moment de flottement dans un film construit autour des idées entremêlées de la vie, de la mort et de l’amour concentrées en une histoire simple et dense à la fois, même si le scénario porte parfois des passages mous et «des mouvements» accélérés, comme la première rencontre entre Ali et Djoher. Yasmine Chouikh garde toujours la discipline du court métrage (elle en a réalisé deux, El bab et Djinn).

La jeune cinéaste a rassemblé toutes les questions qu’elle se pose sur la société, sur la place de la femme, sur la condition de l’homme et sur le rapport à la vie dans ce film dont le titre est déjà toute une philosophie. Un titre qui suggère que les questionnements de la cinéaste sont éternels, même si l’être humain ne l’est pas puisqu’humain. Yasmine Chouikh dit que son écriture est plutôt spontanée. «Les personnages se composent au fur et à mesure. J’introduis toujours des correctifs à la première version. Je n’ai pas écrit ce scénario sur base d’idées que j’avais à l’avance.

Je me mets à écrire et après les personnages deviennent indépendants. Je me réfère à mon background et mon quotidien d’Algérienne. Nous vivons en tant que société dans un grand cimetière ! Il y a une moisson quotidienne de morts. Il y a parmi nous celui qui fait le choix de vivre et de continuer. Et il y a celui qui veut cesser de vivre alors qu’il respire toujours», a déclaré Yasmine Chouikh.

«Manque de liberté»

« Jusqu’à la fin des temps est-il un autre film sur la condition de la femme ?  «Je suis une femme algérienne. Je dois aborder la condition de la femme, de l’être humain par extension. Dans mes deux courts métrages, j’ai travaillé sur la femme. Dans mon long métrage, j’ai essayé de m’intéresser aussi à l’homme. Homme et femme souffrent du manque de liberté dans notre société. Il faut avoir le courage d’écrire sur l’homme et s’interroger : et si cet homme me ressemblait, que ressentirait-il ? Dieu a créé les humains égaux», a-t-elle répondu. Ce qui est interdit, par passivité sociale ou consentement moral, interpelle profondément Yasmine Chouikh.

«Faut-il porter un foulard sur la tête en entrant dans un cimetière ou pas ? J’ai donné un look au personnage de Nassima pour amener le spectateur à douter. Je souhaite qu’il se pose la question: pourquoi, j’ai douté ? Pourquoi, j’ai porté un jugement ? Le scénario ne m’a pourtant rien donné pouvant me permettre de croire que Nassima est une prostituée ou pas. J’ai jugé à partir de sa tenue vestimentaire quelque peu dénudée par rapport au cimetière. Je voulais, en fait, que le spectateur participe dans le film avec ses mauvaises pensées, ses doutes et ses a priori», a-t-elle relevé.
 

«Djamila Arras n’est pas Chafika »

La cinéaste a réussi à «reconstruire» l’actrice Djamila Arras et à faire oublier ses rôles ennuyeux et conventionnels dans les feuilletons télévisés des soirées du Ramadhan. «J’ai veillé à ce que Djamila Arras ne soit pas Chafika, son personnage de feuilleton télévisé (Bâada Likaa de Djamel Fezzaz). Nous avons travaillé pour cela. Je voulais qu’elle soit le personnage de Djoher. Il n’est jamais excitant pour un comédien de jouer le même rôle tout le temps. Après, il va disparaître en tant qu’artiste, mourir», a prévenu la cinéaste.

Djillali Boudjemaa, le discret homme de théâtre, fondateur de l’Association El Moudja de Mostaganem, est apparu éclatant au grand écran dans le rôle d’Ali. Il semble avoir beaucoup travaillé sur ce personnage, puisant parfois dans les techniques du 4e art, comme dans la scène de la dispute avec Djoher au cimetière. «Je crois en les comédiens qui ont fait le théâtre.

Ils ont cette capacité rapide à comprendre le personnage et à composer de nouveaux personnages. Le théâtre est une école. J’ai choisi des comédiens de Mostaganem. Une ville qui a donné beaucoup à la culture algérienne. Lors du tournage, j’ai découvert une grande énergie artistique», a souligné la cinéaste.

Quel rapport a Yasmine Chouikh avec sa mère, la cinéaste et productrice Amina Chouikh qui a assuré le montage du film ? «J’essaie d’avoir une relation professionnelle avec ma mère. Elle a fait le montage pour de grands réalisateurs. Elle a travaillé avec moi d’une manière correcte. Je ne dis pas à ma mère : ‘‘c’est moi qui décide’’, et ma mère ne se mêle pas pour me dire : ‘‘Tu dois faire ceci ou cela’’», a-t-elle confié. Yasmina Chouikh a développé son scénario après des séances de formation en Jordanie, au Maroc et en Tunisie.

«L’écriture d’un scénario exige de travailler en équipe. Il faut le confronter à des professionnels qui peuvent vous donner le retour. Ces formations m’ont permis de développer le scénario», a-t-elle noté. Jusqu’à la fin des temps, présenté en avant-première mondiale au Festival de Dubaï en décembre 2017, est co-produit par le Centre algérien du développement du cinéma (CADC) et Making of film.



Lire l’article depuis sa source: elwatan.com

Commentaires

commentaires