Le romancier prolifique, Amin Zaoui, l’avait déjà martelé, sans ambages, dans ses entretiens précédents, annonçant la couleur et la nature de son piédestal littéraire : «Si ce que j’écris dérange, c’est que je ne dois pas être loin du sens de la littérature. Ainsi je qualifie l’écriture ! Je n’aime pas le lecteur bardé de certitudes.

Ni le romancier d’ailleurs.  La lecture, comme l’écriture, sont des actes de questionnement perpétuel. Une angoisse  !  La littérature pose des questions, propose des incertitudes, elle n’est pas faite pour dicter des réponses.» Dans son tout nouveau roman en arabe, Hor Ben Yaqdhan, Zaoui n’aura pas dérogé à la règle d’écriture qui est la sienne.

Toujours le verbe en sempiternelle  éruption, il a flambe les uns, cuit les autres. C’est l’histoire d’un homme, Aksil Snoussi, alias Hor Ben Yaqdhan, qui narre sa vie en dents de scie. Déjà, enfant, il fut conçu d’une façon tinctoriale ! Son père, Issac Snoussi, engrosse sa servante, Selouana, chargée de trier et teindre la laine à toison avec ses pieds.

Son père voluptueux, délaissant sa vraie épouse, Assafou (qui veut dire «tison»), il s’éprit de Selouana pour la mettre en flammes. A terme, elle accoucha d’un garçon, surnommé Aksil, le héros/narrateur de ce roman broyeur de tabous.

Au cours de la grossesse, l’épouse légitime de son père, faisait semblant d’être enceinte, pour étouffer le scandale dans son œuf plein.  L’aspect sensuel, voire charnel, bat son plein dans les romans de Zaoui. Cela se passait dans une petite bourgade baptisée «El Touffaha» (La pomme), ceinte de figuiers de Barbarie.

Au départ, le premier noyau maintenait, vaille que vaille, la pureté sanguine et le patrimoine génétique de l’aïeul fondateur. Puis, il eut beaucoup de filles s’adonnant entre elles aux turpitudes, et ainsi la décision fut prise de les marier aux étrangers, embusqués  derrière la clôture épineuse. Selouana, femme naïlie aux charmes irrésistibles, s’étant évadée d’une toile d’Etienne Dinet. Issac, volage qu’il était, alla la dénicher aux confins du désert, au grand dam d’Assafou qui s’éprit du garçon d’écurie, Yakoub Qamar Ezzaman, dont la sueur l’excitait à outrance.

Cet amant équin sera englouti par la guerre des Six-Jours, jetant Assafou dans un désarroi au bord de la schizophrénie, elle se consumait brindille par brindille.  Un jour, Selouana disparut pour ne plus jamais revenir barboter ses pieds nus dans les grandes bassines de laine multicolore. Isaac, auparavant volage, accusa mal le coup et dépérissait à petit feu. Il commença à filer du mauvais coton, son humeur devenant acariâtre, il fut harponné par la mélancolie, frisant l’hallucination.

Le fils d’Assafou, Hor Ben Yaqdhan,  ira ensuite à Alger, pour poursuivre ses études au lycée, puis à l’université. Hébergé et nourri par  Sidi Mouley, le fils de l’oncle d’Issac Snoussi, à vrai dire, dans une résidence somptueuse au Télemly, qui fut aussi le propriétaire de la teinturerie pastorale. Il a eu deux jumelles, Djenina et Djamila, deux gouttes de miel à déguster les yeux fermés, deux gazelles sybarites, si en rut, que le nouveau débarqué ne tardera pas à écumer leur lit.

Le trio s’assouvit des plaisirs fous, à l’insu de Lalla Batoul, la mère des deux belles pucelles. Lalla Batoul, qui vénérait son mari à souhait, quoiqu’envoûtée, elle aussi, par la voix cet exégète islamiste qui rendait souvent visite à son mari.

La voix du cheikh Mahmoud Morsi El Qnadsi, qui était, avec sa tunique des théologiens d’El Azhar, la risée des mioches, lui titillait les sens, elle se blottit contre Hor Ben Yaqdhan, tantôt en rêvassant, tantôt en pleurant le désir fuyant à bout de sourate, volatile, en somme.  Mariée contre son gré, Djenina, prénommée ainsi en l’honneur de la fille éponyme de Messali El Hadj, sombra dans la folie, re jointe par sa sœur jumelle Djamila, prénommée, elle aussi, comme la fille de Ferhat Abbas.

Toutes les deux compostèrent leur ticket de démence à l’Hôpital psychiatrique Frantz Fanon, à Blida. Les mêmes lieux déraisonnables recevront durant une bonne petite semaine Hor Ben Yaqdhan, pour simuler une folie, pour les besoins de l’exemption du service national. Il décrocha son diplôme en psychologie clinique, et sa première fonction algéroise le mit dans un département d’hygiène et de dératisation.

La carte militaire sine qua non pour sa titularisation. D’où l’idée de Sidi Mouley de la cagoule psychiatrique pour Aksil. L’auteur du Dernier juif de Tamentit, aborde l’histoire de ce Palestinien, Yasser Berghouti, copain de chambre universitaire de Hor Ben Yaqdhan, qui menait une vie dévergondée, insouciant de la «cause éternelle» de son pays colonisé par Israël depuis 1948.

Les frasques de l’étudiant des Territoires occupés, qui alla enfin émigrer aux USA pour «cueillir un rêve» inaccessible à Ghaza, effrité de surcroît, finit par ébranler Hor Ben Yaqdhan, qui, naguère, croyait en la sainteté de la cause embourbée. Trahie. Autre personnage sibyllin, Houari, le frère des deux sardanapalesques jumelles.

Communiste, licencieux, ne jurant que par Lénine, Marx et Engels, n’étanchant sa soif qu’avec les bons vins, il changea subitement de cap, et de cape, pour s’islamiser, slalomant sur la nouvelle vague déferlante, suite à la mort de Boumediène et le renversement du shah d’Iran. Houari ira même se terrer aux frontières algéro-marocaines, revenant six mois plus tard raconter des bobards, ayant faussement combattu et défait les Soviétiques à Kaboul !

Comme dans son roman en arabe, Avant l’amour de peu, Zaoui mène le lecteur dans une ville qu’il chérit tant : Oran. La ville mouvementée de nuit, arborant ses délices nocturnes tant désirés diurnement, avec ses panoplies de bar/cabarets à ne pas désemplir.

L’on vide ses chagrins dans un verre, ou une fente duveteuse !  Hor Ben Yaqdhan aime la bière, les femmes, libertin, aimant Piaf et Oum Kelthoum et Brel et Chikha Remity, l’escapade via le train Alger-Oran-Alger, ne ratant pas pour autant de siroter son café au mythique Cintra, où Albert Camus avait roulé sa bosse.

Ce beau texte, écrit dans un arabe limpide, castré des envolées lyriques ou surcharges narratives (lipidiques) nuisibles et inutiles. Le roman pour Zaoui, bilingue magistral et auteur d’articles osés, se doit un vecteur d’idées progressistes, provocateur des guêpiers sociétaux ou démêleur de nœuds gordiens.

Texte exquis, tourbillonne la tête du lecteur crédule, qui croit que les choses existentielles sont toujours cartésiennes, rectilignes, voire exagérément sacralisées, comme dans son dernier roman en français l’Enfant de l’œuf, où les gens acceptent l’idée qu’on soit un Arabe, mais de confession chrétienne. Amine Zaoui réussit, haut le verbe, à peindre une société désorientée, ne sachant à quel saint/sein se vouer, une société  à califourchon entre un Orient de plus en plus fanatisé et un Occident épanoui et laïc.

L’auteur de la Chambre de la vierge impure brosse un tableau déroutant de cette Algérie des années post-indépendance, avec ses révolutions agraires, labourées par des bœufs myopes. L’effluve de la liberté prend le dessus dans ce roman agréablement relaté. Vivement recommandé aux férus de l’essayiste de l’Incendie au paradis.

 

Par Belkacem Meghzouchene

Romancier algérien



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