Le docteur Djalila Rahal, cyberpsycholgue, aborde dans cette interview les troubles liés à l’addiction aux réseaux sociaux, les dangers des sites pornographiques et les moyens utilisés pour protéger les enfants dans le cyberespace. Le monde virtuel est truffé de pièges, prévient-elle.
– La cyberpsychologie est méconnue en Algérie. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste cette discipline ?

La cyberpsychologie est méconnue parce que c’est une nouvelle discipline dans le monde. Son introduction dans les départements de psychologie en Algérie requiert un décret ministériel pour sa création et pour définir les programmes et les modalités d’enseignement.

En quelques mots, la cyberpsychologie est une science qui étudie l’impact de la technologie moderne sur l’être humain en évaluant son comportement, ses émotions, sa cognition, ses perceptions, ses motivations ainsi que son évolution dans le cyberespace.

Elle a pour objectifs d’encourager les meilleures pratiques et traiter tout trouble psychologique et psychopathologique qui résulte du contact inadéquat entre l’homme et la machine.

– Internet a bouleversé les comportements et les habitudes des individus au sein de la société. Peut-on parler d’une opposition entre les relations humaines réelles et les relations virtuelles ?

Je ne pense pas qu’il existe une opposition mais plutôt une mauvaise utilisation du relationnel dans le monde virtuel. Selon mes constatations, l’individu a tendance à se comporter dans le monde virtuel de la même manière que dans le monde réel. Il transpose sa vie privée dans le cyberespace. Chaque jour, des millions de personnes publient sur les réseaux sociaux, en mode public, leurs photos et vidéos et celles des membres de leurs familles et amis.

Cet échange d’informations personnelles offre une brèche aux cybercriminels pour usurper des identités, espionner ou harceler. De nombreux internautes ignorent les caractéristiques du cyberespace qui influencent inconsciemment leur comportement en biaisant d’abord leur perception, puis leur cognition et à la fin leur affect. En revenant à votre question, internet est non seulement un moyen de communication et d’information, mais c’est aussi un moyen d’interaction.

Grâce aux plateformes qui se développent, les individus du monde entier peuvent se connecter entre eux. Avec les programmes de traduction en ligne, même la langue ne fait plus obstacle pour l’échange entre les humains. Et cette interaction n’est pas sans danger. L’humain, de façon générale, n’a pas encore appris à interagir correctement et de manière sûre sur internet. Aujourd’hui, les membres d’une même famille qui vivent sous un même toit communiquent par le moyen de Messenger, Snapchat, Viber, WhatsApp et autres outils.

Ces comportements ont conduit des chercheurs à parler de «génération silencieuse» qui ne donne pas à la parole sa véritable place. Une génération qui «émoticônise» toutes les interactions sociales et socialisantes (sourire, caresses, regard, émotions diverses). Cette situation, à mon avis, menace la cohésion de la famille. Il faut dire toutefois que le monde virtuel n’est ni bon ni mauvais en soi.

C’est notre utilisation qui détermine son utilité ou sa nuisance. D’ailleurs, il a été prouvé que les relations virtuelles peuvent aider des personnes introverties, ou celles qui souffrent du trouble de l’agoraphobie (phobie sociale) et les handicapés moteur.

– De plus en plus de personnes «souffrent» d’addiction aux réseaux sociaux. Quelles sont les conséquences de ce phénomène (pathologique) ?

Avec la généralisation des micro-ordinateurs puis des laptops, les chercheurs ont décelé des troubles psychologiques et psychopathologiques liés à ces outils de travail et de communication. Ce n’est qu’en 1995 que des recherches américaines ont confirmé l’existence d’une addiction à internet.

Mais il a fallu attendre l’avènement des smartphones pour que les choses deviennent plus sérieuses, avec l’apparition de troubles comme la nomophobie (phobie de perdre son smartphone) reliée étroitement à la FoMO (la peur de rater quelque chose sur les réseaux sociaux). Il y a aussi le «selfitis» (addiction aux selfies) considéré comme un trouble du narcissisme.

– Quels sont les traitements que vous utilisez pour aider vos patients ?

La nature du traitement des addictions à internet et au smartphone varie d’un patient à un autre. Je combine des méthodes diverses de traitement en psychothérapie, tout en impliquant la famille pour éviter la récidive. Il est important de conscientiser toute la famille sur les dangers liés à l’utilisation d’internet.

Malheureusement, nous constatons actuellement que les enfants et les adolescents sont plus affectés par l’addiction à internet, qui comporte des risques sur leur équilibre psychologique, mental et physique. Les psychologues spécialisés dans ce domaine doivent aider les parents qui sont réellement en détresse.

– Les enfants constituent aussi des proies faciles pour des jeux très dangereux comme la fameuse «Baleine bleue»…

Je ne suis pas d’accord avec ce qui se dit sur le «Défi de la baleine bleue» qui est un échange entre une personne malveillante et un internaute mineur. Le problème réel n’est pas dans ce jeu. Pour qu’il y ait un passage à l’acte de suicide, il faut plus qu’un simple échange avec un malfaiteur.

La peur peut dominer la curiosité et amener l’enfant ou l’adolescent à ne plus vouloir prendre son téléphone. Les causes de ces suicides sont souvent liées à la fragilité psychologique et à d’autres facteurs familiaux ou sociaux. Dans certains cas, l’enfant voudrait se venger de ses parents et de son entourage en mettant fin à sa vie. Une manière, pour la victime, de prouver qu’elle est une personne libre et courageuse.

– Des spécialistes mettent en garde contre la fréquentation des sites pornographiques…

Je répondrai en psychologue très inquiétée par ce phénomène qui touche aussi les enfants et surtout les adolescents. Nous n’avons pas de statistiques concernant ce phénomène – comme c’est le cas aussi pour l’addiction aux réseaux sociaux et aux jeux en ligne – mais nous pouvons, dans l’immédiat, chercher les moyens adéquats pour faire face à ce «défacement (détournement)» de l’innocence qui se trouve agressée par un contenu inadapté, voire violent sur le plan psychologique et qui peut avoir des répercussions négatives sur les aspects mental, social et scolaire de l’enfant. L’addiction aux sites pornographiques influe également de manière négative sur les adultes.

Ce genre d’addiction détruit l’équilibre mental, physiologique et familial du sujet. Elle peut en outre affecter l’entreprise à travers la productivité du travailleur et menacer la sécurité des systèmes informatiques. Les sites pour adultes servent de pièges et d’appâts pour infiltrer les systèmes informatiques, voler des données sensibles ou usurper des identités, comme le vol d’informations des cartes électroniques (carding).

– Que suggérez-vous pour limiter les dégâts ?

Il faut aller vers l’élaboration d’un texte de loi fixant l’âge légal qui permet l’accès aux sites diffusant des contenus destinés aux adultes. 18 ans, c’est l’âge légal pour pouvoir voter et d’avoir un permis de conduire et le début de sortie de l’adolescence vers la maturité. Dans certains pays, comme dernièrement en Irlande, le Parlement a voté une loi fixant à 13 ans l’âge où l’enfant peut s’inscrire sur les réseaux sociaux.

Cette loi a été critiquée par des psychologues et des professionnels de la santé mentale qui demandent de relever l’âge minimum à 16 ans. N’étant pas conscient, un enfant peut échanger des photos ou des vidéos intimes ou compromettantes. Un acte qui pourrait lui coûter très cher, car internet n’oublie pas et le droit à l’oubli n’est pas à l’ordre du jour dans de nombreux pays, dont l’Algérie.

Je pense, en somme, que la meilleure protection vient de la famille. Il ne suffit pas d’installer des logiciels de contrôle parental, il faut parler avec ses enfants ouvertement de tous les sujets. Les parents ne pourront jamais suivre leurs enfants partout et tout le temps. Donc, assurer l’éducation sexuelle au sein de la famille est à mon sens la meilleure solution pour se protéger de ces sites infestés de virus.

 



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