Au départ, des enseignants ont trouvé dans le soutien scolaire un appoint financier.  Aujourd’hui, la pratique fait le bonheur d’un secteur en plein boom, mais qui met en danger l’école publique.
La dizaine de lycéens qui pénètrent dans la salle hésitent à choisir leurs places. Debout face à eux, l’enseignant les invite à s’asseoir rapidement. Ce samedi après-midi, Makhlouf, professeur de mathématiques dans un établissement public à El Biar, n’a pas de temps à perdre.

Il assure son deuxième cours de soutien à des terminales, dont une dizaine sont ses élèves au lycée, et enchaînera avec un autre groupe dans deux heures. «Au départ, j’aime bien mettre les élèves en situation de comprendre l’exercice, explique l’enseignant. Très souvent les lycéens loupent leur épreuve de maths, car ils ont mal compris l’énoncé de l’exercice.»

Dans la salle au haut plafond, le professeur fait plancher les terminales sur une série d’exercices qu’il juge importants à quelques mois du baccalauréat, et réfute les accusations de «marchandisation du savoir» tenues par Farid Benramdane, conseiller auprès du ministère de l’Education nationale, qui a accusé certains professeurs de terminer le programme scolaire en avril pour se consacrer aux cours particuliers, afin de gagner de l’argent sans se soucier de l’avenir des élèves. «Je gagne peut-être de l’argent, mais je ne vole personne et je n’impose à aucun de mes élèves d’assister à mes cours, se défend Makhlouf.

J’offre à des élèves en difficulté l’occasion de rattraper leur retard et combler leurs lacunes.» A raison de 1500 DA l’heure de cours, et sans avoir la bosse des maths, la petite entreprise de Makhlouf ne connaît pas la crise et rapporte près de 180 000 DA par mois. Un chiffre que le professeur de mathématiques refuse de commenter et qui est loin d’être une exception dans le métier. Dans le milieu, certains enseignants stars peuvent se faire jusqu’à 600 000 DA/mois, nets d’impôt.

Un chiffre proche de celui avancé par le secrétaire général du Conseil des enseignants des lycées d’Algérie (CELA), Idir Achour, qui estime que le  gain des enseignants «businessmen» est compris entre 50 000 DA et 500 000 DA pour certains. Dans le milieu, certains  font salle comble, comme des stars du show business.

Lors de la dernière grève des enseignants, une équipe d’Ennahar TV avait filmé, à Blida, un enseignant de sciences physiques qui assurait chaque semaine des cours particuliers à une centaine d’élèves, qui se tapaient des dizaines de kilomètres pour venir assister à ses cours donnés dans un immense garage transformé pour l’occasion en salle de classe géante. L’enseignant, très réputé à Blida, juge qu’«il est préférable pour les adolescents de profiter de leur temps libre pour parfaire leurs connaissances et rattraper leur retard».

Des locations par semaine

Cet engouement pour les cours de soutien a créé des niches dans lesquelles se sont engouffrés des petits malins qui ont flairé la bonne affaire. Ainsi, certaines agences immobilières réalisent une bonne partie de leur chiffre d’affaires grâce aux espaces qu’elles dénichent pour les enseignants.

«Au début, nous avons agi pour le compte d’un enseignant qui recherchait un garage pour organiser ses cours, se rappelle un agent immobilier. Puis, face à la demande, nous avons détaché deux agents pour s’occuper de démarcher les propriétaires de garage.» A Dély Ibrahim, la propriétaire d’une charmante villa a aménagé son rez-de-chaussée pour en faire deux salles de classe qu’elle propose aux enseignants.

Un libre-service dédié aux cours de soutien et offrant aux enseignants la possibilité de louer à la semaine ou au mois l’espace. A l’entrée de la salle et sur un tableau sont inscrits les noms des professeurs et les horaires retenus. Pour chaque cours dispensés, la guillerette sexagénaire empoche 2500 DA. Désormais, le business des cours privés couvre tout le parcours scolaire, du primaire au lycée, sans que les pouvoirs publics n’arrivent à trouver la parade.

Ainsi, la seule étude sur le marché du soutien scolaire a été réalisée par le site en ligne Algérie Focus, auprès de 1022 lecteurs, qui fait ressortir que le marché pèse un peu plus de 190 milliards de centimes et touche plus de 50% des élèves. «Le phénomène est d’une ampleur inimaginable, reconnaît un ancien cadre de l’éducation nationale, et peut à la longue causer la perte de l’école publique.» Cette croissance creuse un peu plus la fracture scolaire.

Elle est alimentée par toutes les franges de la société… à l’exception des plus défavorisées. Du coup, les cours particuliers ne s’apparentent plus comme un recours pour élèves en difficulté, mais dans certains cas, comme une école bis. C’est en tout cas la crainte des pouvoirs publics qui tentent d’enrayer la pratique, sans avoir trouvé la parade.

Lors de la grève de 2015, la ministre avait accusé les enseignants de favoriser leur business au détriment de leur mission. «Les enseignants font la grève, d’une part, et assurent des cours en privé, d’autre part», avait-elle déclaré lors d’une réunion tenue en présence des directeurs de l’éducation à Alger. «Les événements qui marquent le secteur de l’éducation dévoilent une volonté de privatiser le secteur, en encourageant les élèves à bénéficier de cours particuliers et à s’orienter vers les écoles privées», avait accusé la ministre. Une accusation reprise lors de la dernière grève menée par le Conseil national autonome du personnel enseignant du secteur ternaire de l’éducation (Cnapeste).

La ministre avait menacé de mener une action radicale et conjointe avec son homologue du Commerce contre «le commerce informel des cours de soutien qui constituent de nos jours un business juteux savamment exploité par des affairistes de tous bords, en contradiction flagrante avec les principes sacrés de la démocratisation de l’enseignement en Algérie».

C’est en tout cas la volonté affichée par la tutelle depuis quelque temps. Dans un entretien accordé à El Watan, Mohamed Chaib Draa Tani, conseiller au ministère de l’Education, a condamné la pratique qualifiée de «dérive». «L’éthique impose à un enseignant de ne pas proposer des cours payants à ses propres élèves, a déclaré le conseiller. Nous ne pouvons agir que sur les questions d’éthique liées à la pratique enseignante.

Il est aussi du devoir des partenaires sociaux, surtout les syndicats, de faire pareil. Nous inscrivons dans nos cours de formation continue les questions d’éthique dans le cadre de la charte d’éthique du secteur de l’éducation.» Et d’ajouter : «Le ministère n’a pas pour mission de contrôler l’activité pédagogique en dehors des établissements publics et privés, agissant dans un cadre formel et légal.

En dehors de cette configuration, l’activité relève de l’informel et par conséquent du registre du contrôle commercial, lequel est adossé à des missions dont sont redevables d’autres secteurs et acteurs de l’activité nationale, dans ses segments d’enseignement et de formation.»

Dans le collimateur

Dans le collimateur du ministère et des autres syndicats de l’enseignement, on trouve le Cnapeste, accusé à demi-mot de s’opposer à toutes sanctions sur la question. Le syndicat majoritaire dans l’enseignement moyen et secondaire reste ambigu sur la question. S’il reconnaît le danger que constitue aujourd’hui le phénomène, il refuse de condamner la pratique. «Il est impossible d’interdire les cours privés», juge le porte-parole du syndicat.

Lorsque Nouria Benghabrit avait suggéré aux parents d’élèves de dénoncer les enseignants qui donnent des cours privés, le Cnapeste avait condamné les propos de la ministre. «Il n’est pas de la responsabilité du ministère de l’Education nationale de traiter le problème», avait déclaré M. Boudiba à El Watan.

Dans le même temps, le Conseil des lycées d’Algérie (CLA) milite pour l’interdiction pure et simple de la pratique et demande l’intervention des forces de l’ordre contre des enseignants qui agissent en toute illégalité. «Il y a deux logiques qui s’affrontent actuellement dans l’éducation, explique Idir Achour, le porte-parole du CLA.

D’une part nous avons ceux qui militent pour la fin de la gratuité de l’enseignement et de l’autre nous trouvons ceux qui se battent pour un enseignement public gratuit et de qualité.» Le syndicat craint une ségrégation par l’argent, alors que les parents d’élèves affrontent une ségrégation scolaire. Car l’angoisse touche tous les paliers. L’approche des bulletins, comme la préparation de l’examen du bac dopent la demande, de même que les matières réputées difficiles comme les mathématiques et les sciences physiques.

Mais depuis quelque temps, les élèves du primaire sont également envoyés par des parents déboussolés suivre des cours de soutien. Une situation qui alimente le business, selon le Cnapeste, qui accuse les parents de pourvoir le marché en créant la demande. Mais le principal carburant de la demande demeure l’incapacité du service public à offrir un enseignement de qualité.

Une constatation unanime des syndicats qui réclament un renforcement de la qualité de formation des enseignants, condition première pour combattre le phénomène des cours privés. «Il faut d’abord bien former les enseignants en leur offrant une formation de qualité. Ce n’est qu’après qu’on pourra s’attaquer aux cours de soutien», affirme M. Boudiba, porte-parole du Cnapeste. En attendant, les parents continueront de payer un savoir que l’école ne parvient plus à assurer à leurs enfants.
 



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