Quand on demande à Neil Beloufa pourquoi il a choisi comme titre Occidental, il répond simplement : «Parce que c’est un des mots les plus couramment utilisés aujourd’hui.»
Il se place en position d’observateur de la vie contemporaine dans la partie occidentale du monde, sans revendiquer une affiliation à un courant de pensée, fût-ce au post-colonialisme.

C’est l’énorme fortune que connaît le mot «occidental», aujourd’hui que Neil Beloufa interroge dans son film avec une malice jubilatoire.

Les fausses pistes

Empruntant les codes du film policier, le film se fonde sur un vrai-faux suspense, en faisant courir le spectateur sur de fausses pistes, à la manière du Mc Guffin d’Hitchcock : le couple d’hommes arrivé à l’hôtel Occidental (qui a perdu une de ses trois étoiles) fomente-t-il un mauvais coup ? Intrigué, le spectateur se rallie au point de vue la jeune femme manager de l’hôtel, qui semble être une femme originaire du Maghreb, mais qui, en fait, est russe : et pourtant… on aurait juré qu’elle faisait partie de la classe montante issue de l’immigration.

Rien à faire : le cinéaste déçoit cette projection. En revanche, le couple homosexuel, lui, est-il bien ce qu’il paraît ? Pas davantage : une fois de plus, les attentes du spectateur sont déçues : un de ses membres perd son accent italien, l’autre est amoureux d’une femme pour laquelle il est revenu et qui s’avère être (peut-être) la manager de l’hôtel.

Pourtant la mise en scène rendait crédible qu’il s’agissait de méchants: plans-séquences soignés montrant une progression à pas comptés dans des couloirs qui forment des décors vides et sinistres, effets de plongée et de contre-plongée pour créer mystère et suspense, bande son, soulignant, mais avec une certaine retenue, le suspense, tout est fait pour coller aux conventions du genre tout en prenant une distance.

Celle-ci est particulièrement manifeste dans la scène de l’interrogatoire par des policiers qui, tout à tour, rejettent la thèse du manager, l’épousent avant de la récuser à nouveau. Une scène centrale, qui met en évidence la force des représentations, voire des clichés, à travers lesquels on voit les autres.

A la source de ces représentations, il y a l’histoire : un des décors récurrents dans le film est une reproduction de la conquête de l’Egypte par Bonaparte : on est tentés d’y voir le début de l’opposition oriental / occidental.

Neil Beloufa apporte sa contribution personnelle à une tendance post-cinéma, qui refuse le scénario linéaire, brouille les données habituelles des séries télé et installe un cinéma qui enchaîne tous les possibles pour n’en privilégier aucun: une veine picaresque avait autrefois envahi la littérature et donné le Don Quichotte de Cervantès : c’était un moment où l’Occident, qui venait de découvrir l’Amérique, s’apprêtait à contrôler le monde : l’époque de l’hôtel Occidental trois étoiles. Aujourd’hui, le cinéma picaresque de Beloufa pose la question du sens en démultipliant les perspectives narratives.

Les vraies questions

Comme dans l’installation du Palais de Tokyo, Le frère de mon ennemi, Neil Beloufa, s’adonne à la déconstruction des perspectives avec lesquelles on vit sans s’interroger plus avant.

Dans la vidéo Domination du monde, le principe du jeu de rôles était une règle imposée aux participants qui devaient en outre justifier le choix de la guerre comme seule solution possible.

Le jeu de rôles comme principe constitutif des rapports sociaux et politiques, à la source même de l’espace public, se retrouve dans Occidental: pour Neil Beloufa, il n’y pas d’ «occidental», il y a des catégorisations de personnes, de situations. Il excelle dans le fait de les mener jusqu’à l’absurde sans jugement moraliste pesant mais, au contraire, avec légèreté et bonne humeur .
Sans doute la stratégie de l’humour est-elle une stratégie efficace pour combattre l’essentialisme d’un Samuel Huntington. Elle est aussi, à l’heure des séries télévisuelles, une manière salutaire d’instiller la critique des personnages et des scènes stéréotypées.

Enfin le passage de la vidéo au film pose pour Neil Beloufa la question de l’acceptabilité de ce type de critique : le public qui peut passer outre une vidéo dans une exposition où il est libre de ses mouvements, peut-il intégrer cette réflexion, alors même que la salle de cinéma le retient le temps de la projection ? La maîtrise des conventions cinématographiques est-elle suffisante pour cette gageure d’un long métrage à l’encontre d’une narration réaliste ?

Pari gagné, à notre sens, si l’on connaît la méthode Beloufa ou si l’on se laisse gagner par sa méthode roborative à l’encontre des clichés.



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