«Les producteurs ont besoin de visibilité, de stabilité et de structures d’appui»




Depuis fin 2015, les mesures portant sur la régulation des importations se sont succédé. Mais qu’en est-il réellement de l’impact, notamment sur les filières qui dépendent des matières premières importées ?

Les filières dépendant des matières premières ont connu des périodes d’incertitudes, comme tous les importateurs confondus. Elles ont dû s’adapter aux exigences bureaucratiques avec un certain coût : rupture d’approvisionnement, coût administratif non négligeable (fourniture de divers nouveaux documents, obligation d’une pré-domiciliation, mauvaise interprétation des circulaires de la Banque d’Algérie par les banques,…).

De plus, ce climat d’incertitude ne favorise pas «l’esprit» d’investissement et d’engagement des entrepreneurs. Le rôle d’un industriel est de produire et non de guetter à quel moment peut intervenir un changement quelconque dans la procédure d’importation.

Nos partenaires étrangers deviennent méfiants vis-à-vis du changement de législation algérienne, et par ricochet nous font moins confiance en exigeant des lettres de crédit au lieu de la remise documentaire, cette dernière ayant l’avantage de la simplicité dans sa mise en place et coûte beaucoup moins cher pour l’entreprise algérienne qui le répercutera dans son prix de vente.

Je dois aussi signaler la non-pertinence de cette catégorisation en importations par les producteurs que nous sommes et les importateurs qui font de la revente en l’état et auxquels on fait mille et une misères.

Savez-vous que dans tous les pays du monde, le rôle du négociant international est presque aussi important que celui de fabricant !

En effet, ce dernier n’a ni la connaissance des marchés internationaux, ni la maîtrise des instruments du commerce international, ni la capacité financière du négociant. Celui-ci est donc en position de vendre de la matière première, de la pièce de rechange ou autres au producteur moins cher que s’il l’achetait lui-même.

La classification pertinente est celle de distinguer les importations destinées à la transformation (donc à l’industrie) et celles destinées à la consommation finale. En pratique, rien de plus simple depuis que le tarif douanier est à 10 chiffres, il suffirait que le ministère du Commerce publie la liste des tarifs douaniers des matières premières et produits destinés à la transformation sans se soucier qui sera l’importateur (le fabricant ou le négociant).

Ainsi, nous économiserons des coûts bureaucratiques et nous créerons enfin une spécialisation saine : le négociant importe en masse (prix bas) et le producteur fabrique en s’approvisionnant «localement» (moins de tracasseries et moindre coût). En conclusion, les producteurs ont besoin de visibilité, de stabilité et de structures d’appui.

A votre avis, ces décisions contribuent-elles à l’amélioration de la production nationale ?

Ce qui peut booster la production nationale réside ailleurs. Les entreprises algériennes n’activent malheureusement pas dans le même environnement favorable que leurs concurrentes étrangères, loin s’en faut.

Concernant le financement,  les taux d’intérêts à l’étranger sont beaucoup plus bas qu’en Algérie ; la rapidité d’octroi du crédit aux entreprises n’est pas comparable ; le conseil dans le choix des instruments financiers en fonction des besoins spécifiques de chaque entreprise est inexistant chez nous. Le coût financier est donc plus élevé en Algérie que chez nos fournisseurs, d’où leur compétitivité supérieure.

Aussi, le coût bureaucratique est plus important en Algérie. Les démarches administratives des entreprises sont numérisées, digitalisées et dématérialisées, d’où un coût de déplacement nul et une réponse instantanée (délai très court). En Algérie, tout se fait encore par la présence humaine et des délais importants.

La productivité est très faible chez nous du fait de la rareté de la main-d’œuvre qualifiée et par l’absence d’une adéquation de la formation aux besoins des entreprises, mais aussi par la non-capitalisation d’une expérience industrielle sur une longue période.

Je dirais par ailleurs que l’économie d’échelle est défavorable à l’Algérie à cause de l’étroitesse du marché local et de la difficulté d’exporter (non-compétitivité). Le coût du foncier et de la construction est l’un des plus élevés au monde à cause de la mauvaise allocation des terrains des zones industrielles et surtout de l’absence des aménagements.

Enfin, les subventions publiques pour l’investissement et la production sont plus efficientes parce que mieux ciblées ailleurs que dans notre pays. Voici donc au moins six surcoûts qui font que le produit algérien est plus cher et de moindre qualité que celui importé. Tous ces surcoûts ont fait que notre classement dans le doing business de la Banque mondiale est très mauvais (nous avons encore perdu quelques places depuis l’année dernière).Structurellement, il est extrêmement difficile à l’entreprise algérienne de lutter avec les autres et de produire aussi bien et moins cher que les entreprises étrangères.

D’où l’impérieuse nécessité de la concertation pour l’émergence de tout un environnement stable et serein pour l’entreprise. Sa protection passe par un meilleur climat des affaires ; un encouragement réel de l’investissement, mais aussi de la production par la lutte contre les six surcoûts cités ci-dessus ; un financement facilité et bon marché ; une taxe temporaire sur les importations des produits fabriqués localement et par la suppression du coût de l’instabilité juridique et réglementaire de l’environnement économique.

Entre la teneur des dispositifs d’appui à l’exportation et les mesures de restriction des importations, quelle comparaison faire ?

En théorie, il n’y a aucun lien entre les deux. Le gouvernement essaie plutôt de faire de la substitution aux importations en interdisant quelques produits à l’import. Malheureusement, cette substitution n’est pas mécanique. Il y a un certain nombre de préalables que seule une stratégie économique réfléchie, débattue, expliquée et surtout pérenne (pour éviter l’incertitude déstabilisante) pourrait être source de cette éventuelle substitution.Pour que la production nationale soit une substitution aux importations, il faudrait que cette production soit protégée, encouragée et surtout mise dans les mêmes conditions de compétitivité que les autres entreprises dans le monde.

Quid des priorités à prendre en charge pour assurer l’équilibre du commerce extérieur ?

L’équilibre du commerce extérieur ne devrait pas être une fin en soi, l’essentiel étant de mettre en place cette stratégie à long terme pour améliorer la production de la valeur ajoutée par une meilleure intégration de la production nationale. Evitons la confusion : ce ne sont pas les entreprises qui ne veulent pas avoir un taux d’intégration élevé, mais les conditions (l’écosystème) dans lesquelles elles exercent leur activité sont tellement contraignantes qu’elles n’ont pas d’autre choix que de faire, parfois, de la simple transformation.

Une entreprise gagne plus d’argent en ayant une production fortement intégrée qu’en faisant de la transformation, c’est donc bien sous contrainte qu’elle se retrouve dans cette position. La compétitivité d’une entreprise n’est pas exclusivement de son fait mais l’environnement économique y est pour beaucoup.

Encourager (et pas seulement protéger) la production nationale par la mise en place de cette stratégie tant attendue est un gage sérieux pour un meilleur taux d’intégration et par conséquent une moindre propension à importer, et ainsi le commerce extérieur s’équilibrera naturellement et surtout sainement.
 



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