La Française Jacqueline Gozland, qui se revendique algérienne, raconte en 78 minutes la fabuleuse histoire de la Cinémathèque d’Alger dans son nouveau documentaire Mon histoire n’est pas encore écrite, présenté en avant-première algérienne, jeudi 22 mars, au 3e Festival de Annaba du film méditerranéen qui se déroule jusqu’au 27 mars.
Le film a été tourné à l’occasion de l’exposition relatant les 50 ans de la Cinémathèque algérienne, organisée en mai 2015 au Musée algérien d’art moderne et contemporain (Mama) d’Alger. «Je suis à Alger pour fêter cette salle aux 1000 histoires. Jusqu’à ce retour, je vivais dans la crainte de retrouver cette mémoire meurtrie de mon Algérie perdue. C’était le 25 novembre 1961. Des fusillades éclataient de partout. Dans la hâte de notre départ, j’avais emmené ma poupée. Après tant d’années d’absence, Alger me prend dans ses bras.

Cette joie à peine perceptible semblait avoir effacé ces longues années d’absence et d’attente. Mes parents me donnaient comme second prénom Messaouda. Messaouda, cette autre part de moi même, cette lumière manquante. Je rentre à la maison courir après mes fantômes», confie la réalisatrice dans le commentaire du début. Le 23 janvier 1965, la Cinémathèque d’Alger a ouvert ses portes dans la salle Le Club, au 26, rue Ben M’hidi (ex-rue d’Isly).

Le Français Jean-Michel Arnold a confié, dans le documentaire, avoir proposé à Mahieddine Moussaoui, alors directeur du Centre national du cinéma, de créer une Cinémathèque en Algérie, où les gens du cinéma peuvent rencontrer les spectateurs. «L’idée de regrouper tous les films de Vautier, Chanderli, Clément et des reporters américains partait déjà de l’époque du GPRA. La cellule  »image et son » était présidée par Mahieddine Moussaoui.

Le service photos était à Tunis. Moussaoui, qui était un visionnaire, voulait créer un INA (Institut national d’audiovisuel) avant l’heure», raconte le critique Ahmed Bedjaoui. Ahmed Hocine (frère de la moujahida Baya Hocine) fut nommé premier directeur de la Cinémathèque algérienne. Selon Jean-Michel Arnold, la plupart des employés de la cinémathèque venaient de La Casbah d’Alger. Farouk Beloufa rappelle, pour sa part, que cinq séances étaient assurées, entre 13h et 00 h, à la Cinémathèque d’Alger, «lieu d’échanges et de débats», dans les années 1970. «A chaque séance, la salle était pleine.

La cinémathèque accueillait les étudiants de la fac d’Alger, les clients des Galeries algériennes et les gens de La Casbah. C’était la première fois que les jeunes filles pouvaient venir au cinéma. C’était une cinémathèque populaire ouverte aux jeunes», se souvient Ahmed Bedjaoui.

Des grands noms du cinéma à Alger

Il évoque l’épisode d’un début d’émeutes en raison de la colère du public qui n’a pas pu accéder à la salle pour voir le film, Monterey Pop, de Donn Alan Pennebaker, en 1968 (sur le célèbre festival musical de l’époque). «Arnold était heureux. Il m’a dit, c’est bien, les gens adorent le cinéma», appuie Ahmed Bedjaoui. Selon Jean-Michel Arnold, Henri Langlois, l’un des fondateurs de la Cinémathèque française, n’a jamais hésité à envoyer des classiques du 7e art à la Cinémathèque d’Alger. Arnold se souvient que les films muets étaient parfois accompagnés de musique vivante, jouée au piano, lors de la projection.

La Cinémathèque d’Alger a connu deux avant-premières mondiales du cinéaste français Jean-Luc Godard, Deux ou trois choses que je sais d’elle et La Chinoise. De grands noms du cinéma mondial ont visité et animé des débats à la cinémathèque, à l’image de Werner Herzog, Youssef Chahine, Tito Bras, Costa Gavras, Sembène Ousmane, Mohamed Hondo, Nicholas Ray et d’autres.

Arnold parle aussi de l’organisation à Alger de La quinzaine des Réalisateurs (une importante section du Festival de Cannes). «Arnold avait un désir d’excellence. Il était rigoureux au travail. Lorsqu’il fait un cycle sur un cinéaste, il le poursuit jusqu’au bout. Il ne peut entamer un cycle Renoir, s’il lui manquait un film», témoigne Ahmed Bedjaoui. Merzak Allouache confie, de son côté, à avoir appris l’art du cinéma grâce à la Cinémathèque d’Alger. «A l’époque, toutes les tâches étaient liées à l’édification nationale», rappelle Lyazid Khodja, un des animateurs de la Cinémathèque algérienne.

Malheureusement, Boudjemâa Kareche, ou Boudj, qui a dirigé la Cinémathèque algérienne à partir de 1978 jusqu’à sa mise à la retraite en 2005, n’a pas été interviewé dans le documentaire. Il aurait refusé. «Boudj, tu ne le sais pas, mais c’est grâce à ton invitation (en 1987) que je suis revenue en Algérie après vingt cinq années d’absence», avoue la réalisatrice dans le documentaire. «Nous avons lutté pendant vingt ans pour que le documentaire puisse voir le jour.

On m’a refusé le financement du film parce qu’il ne faisait pas partie de l’histoire de France, m’a-t-on dit. Cela a été un grand choc pour moi. La rencontre avec Boudj, fort fatigué, n’a pu se faire au moment du tournage. Nous lui rendons un hommage comme s’il était là.

Les personnalités sont fondamentales, bien sûr, mais ce qui compte dans une cinémathèque, ce sont d’abord les films et le public», explique Jacqueline Gozland. Elle a rappelé que le film La Bataille d’Alger de Gilo Pontecorvo a été interdit en France pendant 38 ans. «132 ans de colonisation qu’il fallait taire», souligne-t-elle. Elle n’a pas omis de rendre hommage au photographe algérien Lyes Meziani (qui apparaît dans le film), décédé récemment à Alger.



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