Les scènes de votre premier roman, Complot à Alger (2007) se déroulent durant la période ottomane. Le dernier, Promesse de bandit (éditions Frantz Fanon) a pour cadre l’époque coloniale (fin XIXe siècle). Pourquoi cet attrait constant pour l’histoire ?

C’est un genre que j’apprécie particulièrement. C’est quelque chose d’assez subjectif, en réalité. Le passé, comme contexte pour un roman, octroie un certain nombre de possibilités que le présent ne donne pas, notamment sur le plan esthétique. Dans Complot à Alger, comme dans Promesse de bandit, c’est le décor d’une époque éloignée et l’allure des personnages que je trouve intéressants.

On est quelque peu dépaysé dans les deux cas, qu’il s’agisse d’un palais habité par un dey ou d’un espace désertique peuplé d’aventuriers, de cavaliers fougueux et traversé par des caravanes chargées de marchandises.

De plus, je voulais raconter une histoire dans laquelle les Algériens sont les maîtres de leur destin dans leur propre pays, à une époque où celui-ci était dirigé par des étrangers. Des Algériens qui ont leur propre personnalité, qui ont confiance en eux.
Je pense qu’il est intéressant de raconter des histoires qui se passent à l’époque coloniale, mais dans lesquelles l’occupant joue un rôle secondaire et où les Algériens sont décrits autrement que comme des gens opprimés ou résistants.

L’histoire est celle d’un bandit en herbe qui est contrarié dans ses projets. La bande dans laquelle il est enrôlé était aux prises avec l’armée coloniale. Les personnages, au demeurant ordinaires, avaient participé à leur manière à la résistance contre l’occupant, menée à la même période par Bouamama, chef des Ouled Sidi Cheikh el ghraba…

Personne n’aime l’occupant français dans ce récit. Les bandits menés par Ben Lahcen ne reculent devant rien pour dépouiller les voyageurs de leurs biens, qu’ils soient Algériens où Européens. Mais ils sont particulièrement hostiles à l’occupant français et, comme on peut le constater dans le roman, ils éprouvent une certaine satisfaction lorsqu’ils réussissent à infliger des coups douloureux aux soldats français.

Evidemment, ces brigands ne sont pas animés par un sentiment de patriotisme, mais leur aversion envers l’occupant est instinctive et ils savent parfaitement que ces soldats étrangers n’ont rien à faire dans leur pays. Parallèlement, la révolte de Bouamama, même si elle est plus ou moins lointaine de leur repaire, leur pose un sérieux problème, puisqu’elle a eu pour effet de renforcer la présence militaire sur une partie de leur terrain de chasse.

Elle a également fait que les caravanes chargées de marchandises se fassent plus rares. Même chose pour les Européens de passage dans la région, incluant les Espagnols qui, et c’est un fait historique, récoltaient l’alfa dans la partie ouest du pays, à l’époque où la révolte de Bouamama gagnait du terrain.

En somme, les bandits n’aiment personne, mais ils détestent particulièrement les soldats français. Et c’est précisément parce qu’ils se sentent pris en étau qu’ils décident d’organiser un grand coup, une opération spectaculaire que je n’évoquerai pas ici pour ne pas gâcher l’histoire aux lecteurs.

Des personnages, comme le peintre Dinet ou même des héros locaux, apparaissent furtivement au fil du récit…

Effectivement, l’objectif est double, en réalité. D’abord, il s’agit de planter réellement le décor de cette époque. La rencontre furtive, et tout à fait fictive, avec Etienne Dinet, mais aussi la mention faite au sujet de la construction encore inachevée d’une tour métallique en plein cœur de Paris par un certain Eiffel qui a promis de la livrer l’année suivante sont autant de repères pour le lecteur plongé dans un monde désertique fait d’espaces pierreux et d’horizons infinis.

Il y a aussi le passage qui évoque les héros Abba et Mokhtar Ben Mofok, des chevaliers connus pour leur bravoure, respectivement à Laghouat et à Djelfa et là, c’est un repère un peu plus personnel, car c’est mon défunt père qui me parlait de ces deux héros et c’est, en quelque sorte, un hommage que je lui fais en les évoquant dans un roman. Il y aussi, bien sûr, la révolte de Bouamama qui représente un autre repère historique pour le lecteur.

En fait, dans cette région des Haut plateaux, dans un décor, en apparence, désertique, il y a une foule de personnages et une succession d’événements et c’est presque étouffant pour les bandits qui sillonnent la région et surtout pour le personnage principal, Hafnaoui Dayem.

En parlant de repère historique toujours, il y a aussi, dans la dernière partie, une sorte de clin d’œil aux Algérois en particulier et à leur histoire récente. En résumé, le fait d’intégrer des repères réels dans un récit fictif est à même de lui conférer  davantage d’épaisseur et une certaine vraisemblance utile. C’est du moins ce que je crois. Le réalisme dans une histoire fictive est un élément très important.

Vous avez fait le choix de sortir de la ville qui est devenue le décor obligé des jeunes romanciers algériens. Vous avez préféré les vastes paysages steppiques. On constate d’ailleurs votre maîtrise de la géographie et de l’histoire de ces régions dont, je pense, vous êtes originaire. Le choix n’est donc pas fortuit ?

En fait, je suis né à Alger, dans un quartier populaire où il y a, du reste, beaucoup d’histoires à raconter. Mon premier roman parle d’ailleurs d’Alger, à l’époque ottomane. L’histoire est fictive, mais il est toujours agréable de situer une histoire dans une ville que nous connaissons et dans laquelle nous vivons. Mais je ne suis pas qu’Algérois. Je suis d’origine de Djelfa, une wilaya où je ne me suis rendu qu’une douzaine de fois, à peu près, mais dont je connais pas mal de choses à travers ce que me racontaient mes parents.

Dans mon roman, je ne précise pas où l’aventure se passe, dans quelle wilaya exactement. Je parle plutôt de la région des Hauts Plateaux, en général. J’avais en tête, en écrivant Promesse de bandit, des histoires puisées dans le vécu des gens de cette région, racontées par mes parents. Des récits d’aventures, mais aussi des histoires amusantes, parfois. Des histoires de chevaliers audacieux, de fantasia et celles d’aventuriers rusés qui se tirent toujours d’affaire en trouvant l’idée qu’il faut au bon moment. Des histoires de bandits aussi.

Et le personnage de Hafnaoui Dayem est un peu une sorte de mélange des personnages de ces récits. Il y a aussi le paysage des Hauts Plateaux qui est particulier, car ce n’est ni celui du grand désert de sable, ni celui du nord du pays. Dans certaines régions des Hauts Plateaux, il y a une sorte de décor pierreux et de rochers érodés par les vents et le temps qui font penser aux films western. D’ailleurs, certaines scènes du roman  Promesse de bandit évoquent quelque peu ces films.

L’influence de l’écriture cinématographique, constatée dans votre premier roman fantastique, est évidente dans le second texte. Qu’en dites-vous ?

Tout à fait d’accord. En fait, je suis un grand amateur de films de cinéma et cela a eu une influence sur mon écriture. Dans Complot à Alger comme dans Promesse de bandit, le visuel est très cinématographique, par moment du moins. Et le rythme du récit, lui-même, s’apparente à celui d’une succession de scènes d’un film. Le rythme est assez soutenu comme dans un film d’action avec quelques moments de répit, l’équivalent de la pause pub, dans les films, mais, fort heureusement, sans la pub.

Plus sérieusement, l’idée c’est de plonger le lecteur le plus vite possible dans l’histoire, puis retenir son attention tout en évitant, à tout prix, de l’ennuyer en tournant en rond.

Et les moments de répit sont là pour lui permettre de souffler et de réfléchir un instant à ce qu’il a lu. Après, il faut que cela reparte très vite, avec des scènes visuelles, et si possible, chargées d’actions.

Globalement, je ne pense pas pouvoir faire autre chose qu’un récit visuel. Pendant longtemps, les romans ont influencé la production cinématographique et il est probablement tout aussi logique que le cinéma marque de son empreinte la production littéraire contemporaine, et c’est très intéressant, à condition que l’on soit amateur du genre.

Comme pour les films que j’aime, les histoires que je raconte ne sont tristes ou qui ont une fin triste. Malheureusement, il y a trop souvent des fins tristes dans nos films comme dans nos romans. Dans nos films surtout, nos héros meurent à la fin ou, dans le meilleur des cas, ne parviennent pas à réaliser leurs objectifs.

Je pense qu’il est temps que les Algériens aient des héros vivants aussi bien dans les romans que dans les films, des héros qui vont jusqu’au bout de leur aventure et qui réalisent leurs objectifs.

Dans  Promesse de bandit, les Algériens ne sont pas décrits comme des gens écrasés par l’occupant. Ils ont une vie, ils ont des buts et ils font tout pour les réaliser. Ils ne sont pas passifs, ils ne sont pas, non plus, des spectateurs. Hafnaoui Dayem, le personnage principal du roman, est un homme brillant, pas à cause de ce qu’il fait, mais parce qu’il a une passion.

Il veut absolument être célèbre, même si cela lui en coûte. Son rêve est discutable, évidemment, puisqu’il veut être un grand bandit, et il comprendra, au fil des pages, qu’il est dans l’erreur. Mais cela ne change rien au fait qu’il soit un passionné, qu’il soit, en quelque sorte, réellement vivant. Lorsque le héros ne meurt pas à la fin d’une histoire, il ne doit pas se contenter de rester en vie. Il doit être réellement vivant.

Et cela se mesure par la passion et ce qu’il fait pour la réaliser. Lorsqu’on est passionné, on est déjà un peu un héros. Il suffit de mener les choses plus loin.

Y a-t-il projet d’une adaptation cinématographique pour ce texte ou même pour le premier ?

Non. Plusieurs personnes ont dit que le premier roman était fait pour une adaptation cinématographique. Mais il n’y avait aucun producteur parmi elles. Aucun réalisateur ne m’a contacté et je dois dire que je ne me suis rapproché d’aucun cinéaste pour lui en faire la proposition.

Pour le roman qui vient de sortir, il est encore tôt pour faire des démarches dans ce sens, l’objectif premier est de faire connaître le roman en tant que tel. Mais mon éditeur, qui pense que Promesse de bandit est tout à fait adaptable au cinéma, n’exclut pas le fait d’explorer cette possibilité. Attendons qu’un réalisateur le lise pour savoir ce qu’il en pensera.



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