Depuis le début de l’année en cours, les mouvements de protestation se multiplient dans plusieurs secteurs, essentiellement l’éducation et la santé. Cette contestation est menée par une classe moyenne de plus en plus confrontée à l’érosion du pouvoir d’achat avec la flambée des prix et la dévaluation du dinar. Certes, les revendications exprimées jusque-là par les enseignants et les résidents grévistes ne sont pas d’ordre salarial mais elles ont un lien direct avec ce point.
La dégradation des conditions socioprofessionnelles dans ces secteurs est en effet à chaque fois mise en avant par les protestataires.

Et c’est le cas aussi pour les travailleurs d’autres secteurs, dont les représentants à travers les syndicats autonomes ne cessent de soulever le problème de la baisse du niveau de vie dans ce contexte de crise.

Une baisse accentuée par la dévaluation du dinar et la stagnation des rémunérations, puisque depuis la vague des revalorisations de 2011 et 2012, les salaires n’ont pratiquement pas bougé dans de nombreux secteurs, principalement dans la Fonction publique, où le ras-le-bol est exprimé de part et d’autre. Les changements prévus dans le cadre de l’avant-projet de loi portant code du travail ne sont pas pour rassurer les travailleurs.

Pour de nombreux syndicalistes, l’urgence est à l’amélioration du pouvoir d’achat. Meziane Meriane, coordinateur du Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Snapest) nous le dira clairement en évoquant les motivations de la dernière grève des 21 et 22 février: «Ce sont des revendications à caractère social.

Nous n’avons pas d’autre voie pour sauvegarder les acquis avec un pouvoir d’achat anéanti par la dévaluation du dinar.» Et de s’interroger : «Qu’a-t-on fait pour mériter cela nous les fonctionnaires ? Nous sommes pourtant des producteurs indirects.» Notant que les syndicats autonomes sont conscients des enjeux de l’heure, il poursuivra : «C’est bien beau de gérer l’embellie, mais faudrait-il aussi savoir gérer la crise.

Et là la véritable question est de s’attaquer à la gestion des deniers publics et des finances sectorielles, mais aussi de revoir la politique salariale et fiscale.»

Un avis que partage Lyes Merabet du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), pour qui le problème ne réside pas uniquement dans la revalorisation du salaire mais dans le niveau de vie et le statut social. «Pour ces points, le gouvernement a montré ses limites dans la lutte contre la spéculation, source de l’inflation.

Nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec des salaires amoindris», regrettera-t-il, proposant dans le même sillage la mise en place d’un observatoire pour la protection du pouvoir d’achat et mettant en garde par ailleurs contre les conséquences attendues du projet du code du travail.

Défaut d’anticipation

Le constat de Boualem Amoura, secrétaire général du Syndicat national autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef) va dans le même sens. Pour lui, la problématique réside dans l’érosion du pouvoir d’achat, résultat selon lui de l’absence d’une politique salariale planifiée. «Les pouvoirs publics n’anticipent pas. Ils règlent les problèmes avec des solutions conjoncturelles en courant derrière la paix sociale. D’où l’amoncellement de toutes ces difficultés et cette colère sociale.»

Sadek Dziri, secrétaire général de l’Union nationale des professionnels de l’éducation et de la formation (Unpef) appelle aussi à assurer l’équilibre du pouvoir d’achat.

Même son de cloche chez le Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap). «Nos salaires n’ont pas de valeur», fera remarquer amèrement Rachid Malaoui, premier responsable de ce syndicat, tout en mettant l’accent sur la gravité de la situation.

Il tiendra à rappeler que l’effervescence ne s’est pas arrêtée ces dernières années sauf qu’aujourd’hui, on assiste à des mouvements corporatistes avec le malaise dans la santé et l’éducation.

Une situation que lie M. Malaoui aux défaillances en matière de gouvernance politique et économique. Mais aussi aux dysfonctionnements dans l’administration, comme l’illustre la gestion au niveau des différentes directions de l’éducation pour ne citer que cet exemple, à l’origine de la grève déclenchée à Béjaïa et Tizi Ouzou, avant de toucher d’autres wilayas et de perdurer, au détriment de tout un secteur et de toute l’économie, même s’il semble pour l’heure difficile de mesurer l’impact de tous ces mouvements, comme nous le précise l’économiste Souhil Meddah (voir encadré).
 

Exclusion

Cette situation était prévisible dès les premiers indices de la crise financière que travers le pays. Début 2015, Mohamed Benguerna, chercheur au Centre de recherche en économie appliquée au développement (Cread) nous disait : «Il faudra s’attendre que la classe moyenne  réagisse en usant de différentes formes pour manifester son mécontentement.

Surtout que celle-ci constitue de plus en plus la cheville ouvrière de notre système socio-économique.» Et c’est justement le cas. «Dans ce cadre, il est utile d’avoir une intelligence de la situation pour dialoguer, écouter, convaincre cette classe moyenne des nouveaux enjeux et défis et surtout lui signifier son implication active dans ces nouveaux défis et que cette nouvelle bataille de la diversité économique pour sortir de cette dépendance pétrolière est une affaire sociétale loin des expertises économistes et des alternatives de laboratoire et de salons.

Nous avons besoin de l’intelligence de toutes les catégories sociales et cette classe moyenne est un vecteur important pour peu qu’ on la mette à contribution dans ces différents domaines», ajoutait-il.

Or, dans cette grande ébullition sur le front social et cette montée au créneau des travailleurs, les syndicats autonomes sont exclus du processus de dialogue avec le gouvernement. C’est en fait l’ingrédient manquant pour régler ces conflits à répétition.

Entre-temps, les pertes s’accumulent à tous les niveaux et ne font qu’accentuer la tension, avec l’annonce d’autres mouvements de protestation. Une réaction adoptée au nom de «la stabilité» comme a encore tenu à le souligner le chef de L’Etat, Abdelaziz Bouteflika, dans son message aux travailleurs à l’occasion du 24 Février, au moment où la contestation tend à s’élargir.

Acquis menacés

«Il faut rappeler que les acquis sociaux, la réduction durable du niveau de chômage ainsi que les nombreuses réalisations socio-économiques n’ont pu être obtenus que grâce au rétablissement de la paix et de la stabilité qui ont prévalu tout au long de ces dernières années», lit-on dans son message, où l’accent est mis sur  la nécessité d’élaborer  «une politique de développement inventive, soucieuse de justice sociale qu’il nous revient aujourd’hui de mener dans une situation exceptionnelle, où la diversification de notre économie, dans un contexte de crise, impose rigueur et moralisation de la gouvernance».

Il appellera par ailleurs les travailleurs  «à veiller à ce que la défense légitime et vigilante de leurs droits aille de pair avec l’observation effective et régulière de leurs devoirs et obligations, dans cette phase si cruciale du développement national». Une manière de noter que la grève n’est pas l’ultime recours pour exprimer des revendications, puisqu’il lie cette question à l’accomplissement des devoirs, allusion faite aux enseignants et médecins grévistes.

Donc, au lieu d’un dialogue effectif, les pouvoirs publics essayent de jouer sur la fibre des sentiments en mettant en avant le contexte de crise économique. Une démarche qu’ils n’adoptaient pas auparavant quand la situation financière du pays le permettait. «Mais pas à travers la prise en charge effective des doléances exprimées, à l’exemple de l’élaboration des statuts particuliers ou d’une politique salariale clairement étudiée.

Tout au long de ces années, les pouvoirs publics ont répondu à la protestation par la distribution de la rente au nom de la stabilité et maintenant que la crise est là, on use de la force de la répression», résume un ancien syndicaliste du Conseil des lycées d’Algérie (CLA).

Pour Bachir Hakem, l’enjeu pour le gouvernement est de faire passer la réforme du code du travail en utilisant les enseignants grévistes. «Les responsables cherchent à travers  la  dernière grève dans l’éducation à incriminer les syndicats de l’éducation dans le seul but de démontrer que les grèves dans ce secteur ne doivent pas exister et doivent être régies par des lois les rendant presque impossibles.

Tout le monde sait que le nouveau code de travail, rend la grève presque impossible», nous dira-t-il, précisant que le problème majeur à régler est la révision du statut particulier toujours en attente.



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