Dans son 26e roman en arabe, Nuits d’Isis Copia, trois cent et une nuits à l’enfer d’Asfourieh ,l’écrivain algérien pétri d’érudition académique, Waciny Laredj, démontre qu’il est le maestro de la littérature foncièrement humaine.
Les souffrances des individus, comme les décrépitudes des peuples à travers l’Histoire, ont toujours été ses principales préoccupations romancées. Laredj sait où le bât blesse. L’auteur de 2084, l’Histoire du dernier Arabe, nous exhume l’écrivaine palestino-libanaise, May Ziadé, (1886-1941), de son vrai nom, Marie Ziadé, soixante-seize ans après sa mort au Caire.

C’est la vie douloureuse d’une auteure polyglotte et féconde, conçue d’un père libanais, Elias Ziadé, et d’une mère palestinienne orthodoxe, Nazha Mouammar.May s’installa ensuite au Caire en 1908, où son père dirigeait la revue arabe Al Mahroussa. Excellente oratrice, May avait été influencée par Baudelaire, Lamartine, de Bryon, et l’inamovible GibranKahlil Gibran, dont son roman, les Ailes brisées chambarda la fille du Cèdre.

Ecrivant sous le nom de plume Isis Copia, cette pionnière du féminisme oriental et fondatrice en 1912 d’un Salon littéraire accueillant d’illustres écri-vains de l’époque, fut accusée, à tort, de démence, pour que ses cousins paternels fassent main basse sur son héritage en terre des Cèdres, à Chahtoul. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, comme proclame l’adage.

L’Histoire des grandes figures se répète, nous interpelle même : si seulement onze personnes avaient assisté à l’enterrement du mastodonte Karl Marx en mars 1883, à Londres, voilà que la poétesse May Ziadé détrône le philosophe allemand, car n’avaient vu les pelletées de terre lors de son ensevelissement automnal que trois personnes : Ahmad Lutfial-Sayyid, Khalil Moutran et Antoine Al Jamil. Une bougie orientale de cire rarissime, éteinte dans l’oubli et l’ostracisme, la condition féminine d’alors ne fut guère reluisante. Misogynie, patriarcat, et dénigrement de la gent féminine, semblent être des pratiques non encore abolies.

L’enfant prodige de Sidi Boudjnane (Tlemcen) puise toute sa puissance narrative à la quête des trois cent et une nuits que May avait endurées à l’hôpital psychiatrique d’Asfourieh, à Beyrouth. Elle ne cessait de crier qu’elle était saine, sobre et consciente. Vainement. May Ziadé, native de Nazareth, fit fleurir, encore adolescence, son premier poème, Les fleurs de rêve. «Ils m’ont fait sortir de ma maison à quatre heures de l’après-midi…

Mes proches m’ont jetée à El Ousfouria, asile des fous, pour agoniser puis mourir à petit feu… Je suis votre Sainte Ma-rie, pourquoi donc m’abandonniez-vous ?». La trame fictionnelle suppose l’existence d’un journal intime, écrit par May Ziadé au cours de son internement à Asfourieh. Lequel journal fut caché par l’infirmière Suzanne Blueheart entre deux murs d’une maison habitée par May Ziadé à sa sortie de l’enfer.

A l’image du personnage phare des thrillers de Dan Brown, Robert Langdon, deux universitaires joignent leurs efforts durant trois longues années, un homme narrateur, travaillant depuis trente ans au département des Manuscrits (Bibliothèque nationale française-François Mitterrand), et Rose Khalil, femme anthropologue libanaise, reliée à l’université américaine de Beyrouth (AUB). A la traque du manuscrit perdu ou détruit, ils sillonnèrent Le Caire, Rome, Berlin, Vienne, Rome, Paris, Londres, Beyrouth et Nazareth. Un périple périlleux, truffé d’embûches.

Et de belles coïncidences, comme ce crash d’avion en partance de Paris à destination du Caire, que les deux chercheurs devaient prendre, mais s’y résignèrent à la dernière minute. Le destin leur décréta un second souffle pour achever leur enquête. L’architecte de la Maison andalouse édifie son œuvre romanesque de pierres narratives polies, d’où jaillissent des proses étonnamment éblouissantes. Isis Copia crache son désarroi, éclabousse son journal d’asile forcé. «L’absence est l’enfer terrestre.

J’effleure l’existence. Seigneur, ne suis-je pas ta Sainte Marie ? Pourquoi donc m’abandonniez-vous ? Je flétris entièrement. Je ne peux ni vivre ni mourir… J’écris pour que je ne périsse pas d’étouffement de folie…» Elle s’égosillait à clamer son indemnité psychique. «Je ne suis pas folle ! Je suis juste mélancolique des suites d’une grande perte. Je n’ai pas encore perdu ma raison…

Aujourd’hui, j’ai le droit de m’évanouir tel un nuage, au fond de mon amour qui m’a sculptée… Ma vraie famille a cessé d’exister avec la mort de ma mère. Après elle, le grand abîme. Mon monde devint une jungle d’Amazonie, dépourvu de frontières. Ne rôdent qu’obscurité et bêtes féroces. Je suis advenue une femme sans soutien». Suite à la perte de ses parents, May Ziadé se retrouva à la merci de ses cousins paternels, machiavéliques. A chaque page, sa détresse se dresse, s’escrime à vaincre sa dégénérescence. «J’ai bravé le vide toute seule, après que Dieu m’a délaissée, pour que j’affronte le destin qu’il m’a imposé».

A l’asile, le médecin, Miller, se déguisant en Georges l’orientaliste, teste sa folie. Etonné qu’elle ait appris à jouer au piano chez les nonnes de Nazareth, se souvenant de Mozart et de Schumann. Elle se plaint de Joseph Ziadé, son cousin, tenu responsable de cet enfermement infernal à Asfourieh, le bien-aimé qui l’a répudiée pour convoler en justes noces avec une Française moins gracieuse qu’elle. A son entrée à Asfourieh, May Ziadé rejeta repas et médicaments, contestant avec véhémence la sentence d’aliénation, fabriquée de toutes pièces.

Elle eut même peur qu’on l’assassine par empoisonnement. May Ziadé se remémore de sa conférence à l’AUB, fin octobre 1922, obnubilée par les progrès des Yankees. Elle mentionne moult détails y afférents au gouffre de sa claustration involontaire : l’espace clos, les murs dénudés, le jardin verdoyant, les cèdres, les pins d’Alep, le gigantesque saule, le comportement agressif du personnel médical, la déchéance des vraies folles, les exhortations, les gémissements, les agonies. Bref, un monde lugubre, cruel, déshumanisé.

Une fois, May Ziadé demande une chaise, une table, des cahiers et un crayon, pour écrire ses mémoires, mais Mme Choquat, infirmière obèse et dédaigneuse, avec une poitrine plantureuse, s’en moqua éperdument. May la vexa en abordant les bourrelets lipidiques et les parties intimes poilues de Mme Choquat. May Ziadé fut une femme hors du commun, elle adorait la musique, la danse, la sculpture.

En face de l’infirmière Suzanne Blueheart, si douce et compréhensive, a contrario de Mme Choquat, May dénonce le climat délétère de la culture arabe, empreinte «d’hypocrisie et de peur du tout ce qui est nouveau… J’écris pour maintenir la flamme bleue qui vacille dans mes tripes… Je suis la femme fatale qu’on ne peut éviter». Sa demeure d’enfance à Nazareth, en face de la Mosquée blanche et l’église, les gazouillis des oiseaux et les encens qui en émanaient, la hantèrent à jamais.

Comme les souvenirs de son défunt père. Waciny Laredj, en grand écrivain investigateur, avait même visité le chêne sous lequel May griffonna ses premiers vers. Alors qu’entre Gibran Khalil Gibranvivait, à New York, et May Ziadé, au Caire, naquit une idylle littéraire qui durera dix-neuf années (1912-1931), date de la mort de l’auteur du Prophète, sonnant le glas de cette épopée épistolaire inédite, amour platonique.

May, qui s’est entichée de Gibran, qui, une fois décédé, elle se sentit dépaysée, orpheline de tendresse. Pour May, Gibran fut «une lumière, un nuage, un rayonnement… Peu importe si tu m’aimes, mais que tu écrives sur moi pour que je me sente une femme capable de devenir ta bien-aimée éternelle, ton amante, à vrai dire. Folle de toi…. Pourtant, tu ne m’as pas gratifiée de cette chance, au milieu de ton armée de femmes…

Où est ma place dans ce jardin parfumé, mon chéri ? Je cours vers toi, pour que je cueille le désir de tes yeux…Gibran, homme flou, le Dieu des pluies et des tempêtes». May Ziadé en voulait aussi à la presse, complice de sa démoralisation, et à ceux qui l’ont laissée dépérir à Asfourieh, telles ces grandes plumes arabes : Taha Hussein, Mahmoud Abbas El Akkad, et Co.

Le Syrien Fares Khouri engagea un ex-ministre comme avocat, Habib Abou Shehla, qui mena une bataille judiciaire éprouvée, pour secourir cette femme pesant à peine trente kilos, squelettique de surcroît. Une plaidoirie qui donna ses fruits de libération d’Asfourieh, plus grand asile d’alors au Moyen-Orient. Quelle fierté ! Amine Reyhani la délivre enfin de l’asile effrayant, lui consacrant une maison dans une ferme herbeuse, avec un air pur. Toutefois, May Ziadé se devait de présenter une conférence, prouvant sa salubrité mentale.

Ce jour-là, elle enfila son manteau gris, ses cheveux ayant vite blanchi. Dans la salle, elle eut droit à des ovations revigorantes. Malgré les quintes de toux qui déchiraient ses poumons, elle lutta bravement pour survivre à l’abandon. Atteinte de neurasthénie à l’entame de la Deuxième Guerre mondiale, cette «Virginia Woolf» arabe, morte aussi sept mois plus tôt par suicide, dans une rivière anglaise, flanche et ploie sous la dépression, frôlant le suicide, s’en alla avec le goût d’inachevé en termes d’émancipation de la femme orientale.

La terre cairote enveloppa son corps, loin de son Liban nostalgique. Nuits d’Isis Copia est un roman débordant de sensibilité, que Laredj sait narrer, très limpide, douloureux, évocateur des grands défis de la condition féminine dans le monde arabe, si frustré, masochiste et bourreau de la création. Laredj est venu rendre justice à l’auteure de Ténèbres et Rayons, dépoussiérant sa mémoire enfouie par préméditation.

Waciny Lardej, né le 8 août 1954, de descendance morisque, enseignant à La Sorbonne et à l’université d’Alger, est l’auteur talentueux d’une vingtaine d’œuvres littéraires majeures, traduites en maintes langues, dont les Balcons de la mer du Nord, Femmes de Casanova, Royaume des papillons, Mémoire de l’eau, Fleurs d’amandiers, Livre de l’Emir, Mémoire de l’Aveugle, les Fantômes de Jérusalem, Gar-dienne des ombres, les Ailes de la reine, l’Impasse des Invalides, les Doigts de Lolita, les Cendres de l’Orient. Il est récipiendaire de prix littéraires distingués : prix Cheikh Zayeddes Lettres (2007) et Katara du roman (2015), entre autres.



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