Entre l’être et le néant, la vie et la mort, le possible et l’impossible… c’est ce que l’auteur décrit dans son roman. Son histoire n’est ni assez fausse pour décevoir ni suffisamment vraie pour donner de l’espoir, d’où Le temps des grandes rumeurs. Aujourd’hui, il mûrit un autre projet et ce n’est pas une rumeur.
– Le temps des grandes rumeurs est l’œuvre d’une génération désabusée. Il donne à lire les tourments d’une jeunesse qui ne croit plus en rien. Pourquoi avoir donné un roman aussi noir ?

Quand on est dans la création littéraire, on fait toujours face à une double exigence : réussir son pari artistique et être crédible. Pour moi, le pari artistique était non pas d’écrire une histoire qui plairait aux lecteurs  et qui leur restituerait la réalité telle qu’elle est, mais de créer une dynamique infinie de sens à travers diverses histoires qui se rejoignent et dans le fond et dans la forme. Pour ce qui est de la crédibilité du texte, l’enjeu n’était pas d’être réaliste au sens classique du terme ou de me contenter de décrire des situations plus ou moins réelles, mais d’interroger l’essence des choses sans me soucier de leur apparence.

De fait, en constatant que la désolation, le renoncement, la solitude, le cynisme, la capitulation devant les moindres petits obstacles gagnent des pans entiers de la société, je me suis mis à reconstituer la genèse de ses situations en mettant derrière chacune d’elles une histoire. Au bout du compte, j’ai constaté que ces histoires se rejoignaient toutes autour de la notion du vide. Un vide hérité d’une époque, un vide provoqué par un assassinat, un vide induit par un départ, un vide généré par un échec, le vide de l’absence, le vide de l’ignorance, le vide du désespoir, le vide de la désillusion, etc.

Dans une ambiance aussi asphyxiante, il était nécessaire de trouver un moyen de permettre aux gens de résister, de continuer à exister, même en marge du monde. J’ai alors pensé à la rumeur qui n’est ni assez fausse pour décevoir ni suffisamment vraie pour donner de l’espoir. C’est cette ambiance à mi-chemin entre l’être et le néant, entre la vie et la mort, entre le possible et l’impossible, qui est décrite dans mon roman et elle n’est ni souhaitée, ni souhaitable ; elle est simplement vraie. Nous la vivons au quotidien.

– Kassam Fercha, Moulay Nedjar, Mehdi, Rachid Moscou sont des personnages de papier dont les parcours rappellent en tout point la réalité vécue par les Algériens résignés à leur sort…

Un roman est une fiction où l’on peut se permettre toutes les fantaisies, tous les écarts, tous les irrespects, toutes les incorrections, tous les excès. Ceci est nécessaire parce que, dans l’absolu, l’homme a besoin d’être confronté à sa force, mais aussi à ses limites pour pouvoir se comprendre et construire  son rapport au monde d’une manière plus ou moins équilibrée. Toutefois, un roman est avant tout une œuvre artistique et, à ce titre, il doit être vrai, crédible.

C’est donc pour conférer une certaine crédibilité au texte que j’ai inscrit mes histoires dans un contexte plus ou moins familier et fait recours à une certaine forme de théâtralité dans ma façon de mener les dialogues. Or, quand on s’évertue à faire du théâtre, de quelque manière que ce soit, on peut remodeler la réalité, on peut lui injecter quelques doses de colère, la grossir de nos folies et de nos rêves, ou l’apprivoiser conjoncturellement pour ne pas choquer les âmes sensibles, mais on n’a pas le droit de la travestir, d’en être indifférent ou de l’occulter.

Le rôle de l’écrivain est de dévoiler les présents, de figer certains fragments du temps qui passe, de dépoussiérer les passés et défoncer les portes de l’avenir. Je ne pouvais donc pas faire l’impasse sur le climat de désolation totale qui règne sur le pays. Parmi mes personnages, il y en a certes qui rêvent de la vingt-cinquième heure et qui ont les yeux au huitième ciel, mais ils ont tous, d’une manière certaine, un œil et un pied dans le bourbier algérien.

– «L’Algérie ne m’appartient que par la douleur», a dit sans ambages un des protagonistes du récit. Depuis les années 1990 et les drames successifs qu’a vécus le pays, l’écriture en Algérie est tributaire de l’histoire du pays et de ses tourments. Une écriture de l’urgence, comme l’appellent des spécialistes, s’est imposée dans les écrits publiés. Pourquoi, selon vous, y a-t-il un salut en dehors de l’histoire immédiate et oppressante du pays ?

On peut écrire un roman sur une question d’une brûlante actualité sans se faire piéger par le prisme déformant de celle-ci. Comme on peut écrire un roman historique en se faisant piéger par les clichés du moment. Tout dépend de la manière dont on écrit et des objectifs qu’on assigne à la littérature. Les œuvres littéraires que l’on peut situer dans ce que certains critiques appellent «la littérature de l’urgence» sont des œuvres qui ne reposent sur aucun pari artistique ou philosophique.

Il y a également un autre point qui affaiblit la littérature et qui en fait injustement la concubine de la politique et des idéologies, c’est l’excès d’engagement et le parti pris explicite des auteurs dans leurs œuvres. J’ai eu déjà à le dire, la littérature ne doit être ni le relais des idées et idéologies contestataires en vogue ni se contenter de dénoncer les injustices et maladresses des ordres totalisants. La littérature n’est ni de droite ni de gauche ; ni laïque ni religieuse ; ni pour ni contre. La littérature est soit vraie, soit fausse. Elle doit être autonome et avoir sa propre fin, sa propre cause : pousser les gens à désirer, à rêver d’un monde meilleur, plus libre, plus beau, plus juste, plus vrai.

Elle a déjà réussi cette mission en Europe, notamment avec les écrivains de l’absurde, les existentialistes et les surréalistes, en Amérique latine avec les ténors du réalisme magique, avec les partisans de la négritude et du roman scatologique dans certains pays africains, aux Etats-Unis avec les transcendantalistes, etc. Je pense qu’il n’y a aucune raison qu’elle échoue cette mission en Algérie et en Afrique avec la nouvelle génération d’écrivains qui sont à la fois décomplexés, innovants et courageux.

– Kassem Fercha écrit : «Alger a tout, tout ce qui peut pousser le plus chauvin des Algériens à quitter le pays dès qu’il ouvre les yeux.» Il ajoute que «la mémoire est bannie des rues, de partout, des cœurs». Vous êtes trop sévère avec cette ville, dont la présence est obsédante. Pourquoi ?

Alger est une ville que je connais et fréquente depuis mon plus jeune âge. A 14 ans, je l’ai prise pour une jeune fille grincheuse et faussement exigeante. Je l’ai acceptée. A 20 ans, elle me paraissait dans la peau d’une femme ravissante, audacieuse et ambitieuse. Elle m’a impressionné et je l’ai aimée. Aujourd’hui, elle donne l’air d’être une vieille femme sans histoire, mais trop bavarde et prompte à juger. Elle me déçoit.

– Votre roman ne suit pas une trame traditionnelle mais emprunte les formes de romans, comme celui précurseur de Nedjma de Kateb Yacine. Cette manière d’écrire s’est-elle imposée à vous ou est-elle un choix délibéré pour raconter une histoire mouvementée ?

Ecrire un roman éclaté est un choix. Parce que, comme je l’ai dit précédemment, il s’agissait pour moi d’inventer une histoire à part pour chacune des situations décrites dans le roman et de faire de sorte que toutes ces histoires se rejoignent harmonieusement dans l’expression du grand vide auquel se greffent les vies banales de mes personnages. En fait, c’est le point de rencontre de ces histoires qui importe le plus et non pas ces histoires elles-mêmes. Cette façon d’écrire a ceci de particulier qu’elle se projette toujours dans le temps. C’est une écriture dynamique, prospective.

Elle me paraît intéressante parce qu’elle accompagne le monde dans son mouvement. Je considère, en effet, que nous ne devons pas concevoir le monde selon l’idée que nous nous en faisons à travers nos expériences, mais selon ce qu’il peut être ici et maintenant, parce que le monde, tout comme nous, n’est pas mais est en train d’être. De plus, le désordre apparent dans la trame du roman, lequel désordre est ponctué de la chronique de Kassem Fercha, qui se veut un repère, est l’expression d’un monde qui se reconfigure, se reformule, se redéfinit, se réécrit, se cherche de nouveaux sens.

– Votre métier de journaliste, qui nourrit visiblement votre roman, vous laisse-t-il le temps d’écrire de la fiction ? Un roman est peut-être en chantier ?

Il n’est pas toujours facile de concilier un travail aussi chronophage que celui de journaliste avec l’écriture littéraire qui exige une application, une assiduité et une permanence monastiques. Mais, comme j’écris vite, je laisse d’abord mûrir mes projets dans ma tête avant de prendre un congé d’un mois ou deux pour les coucher sur le papier. Je mûris en ce moment un projet. Je l’écrirai dès que possible.

 



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