L’effondrement du pouvoir d’achat se fait de plus en plus ressentir. Comment faire pour assurer l’équilibre en cette période de crise marquée par la multiplication des mouvements sociaux ?

Effectivement, le taux d’inflation, mesurant l’augmentation générale des prix, a connu une hausse en 2017. Il est estimé à 6,5% par l’Office national des statistiques (ONS, 2017).

Cette inflation est souvent tirée par l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. L’augmentation des prix sur le marché des biens et services pourrait être atténué par une augmentation de la production ou par la diminution de profit des capitalistes, si l’on croit la théorie des «salaire, prix et profit» de Karl Marx.

Cette théorie montre globalement que l’augmentation des salaires va engendrer une augmentation des prix des produits de première nécessité mais pas de ceux des produits de luxe. Ce qui donne une diminution des profits des capitalistes dans l’industrie des produits de luxe et un mouvement des capitaux vers l’industrie des produits de première nécessité.

Ce dernier secteur va donc assister à une augmentation de la production et donc une baisse des prix jusqu’à rééquilibrer le marché des biens et services. Karl Marx conclut son livre Capital en avançant que l’augmentation des salaires ne devrait nullement engendrer une augmentation des prix mais la baisse de profit pour les capitalistes.

Quid justement de la stratégie menée en matière de salaires en Algérie ?

En économie des marchés du travail, les salaires sont déterminés par l’offre et la demande du facteur travail, mais aussi par les rapports de force entre le patron et ses employés, selon Karl Marx. Ces rapports de force se traduisent souvent par des mouvements de grève des salariés réclamant une augmentation des salaires.

La notion de salaire et sa détermination fait l’objet de divergence entre le capitaliste et l’employé. Le premier voit le salaire comme une contrepartie de la productivité du salarié, à laquelle il ajoute une «plus-value» constituant sa richesse.

Le second (employé) définit le salaire ou la valeur de son travail par un standard de vie traditionnelle assurant l’existence physique et la satisfaction des besoins sociaux permettant de sa reproduction (Karl Marx, 1865).

Si l’on suppose que le salaire ne devrait pas être fixe, la détermination de sa valeur devrait faire continuellement l’objet de discussion entre le patronat, les syndicats et le gouvernement. Ces derniers sont censés trouver un salaire d’équilibre compatible avec la productivité des salariés et la conjoncture économique nationale.

Le débat est également focalisé autour du système des retraites. Comment prendre en charge ce dossier sensible ?

Le système algérien des retraites est assez simple à comprendre vu qu’il est unifié et géré par répartition. Le gouvernement se soucie pour son équilibre financier, alors que plusieurs auteurs pensent que le système de retraite n’est pas fait pour être équilibré mais pour prendre en charge une catégorie de la population qui n’est plus en mesure de travailler, les personnes âgées (Dupuis, 2002).

Les auteurs qui, comme le gouvernement algérien, se soucient de l’équilibre financier du système de retraite proposent deux types de réformes pour le rééquilibrer le système : la réforme paramétrique (Blanchet, 2003) et la réforme systémique (Holzman, 2015).

De manière assez classique, les réformes paramétriques consistent à changer l’un des trois paramètres de base du système : le taux de cotisation, le taux de pension ou l’âge légal de départ à la retraite (triangle des retraites).

La cotisation sociale pourrait croître en augmentant le taux de prélèvement ou en augmentant la productivité des travailleurs (les salaires). Cette dernière est meilleure, dans la mesure où le salarié ne se sentirait pas pénalisé.

Une troisième alternative s’offre pour les pays en développement, dont l’Algérie, l’ extension de la couverture à tous les salariés sur le marché algérien du travail. Cela permettrait une augmentation immédiate des cotisations sociales.

La deuxième réforme paramétrique consiste en la réduction du taux de remplacement, qui serait pénalisant pour les retraités. Ces derniers verraient leur pouvoir d’achat baisser.

Enfin, la troisième réforme est l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Celle-ci est la plus adoptée, notamment dans les pays à espérance de vie élevé.

Malgré que la réforme systémique — qui consiste à créer un nouveau système de retraite à côté ou remplaçant le système existant — est rarement évoquée dans les débats politiques algériens, les recherches académiques se sont souvent emparées de la question (Merouani et al, 2016). Les systèmes de retraite et de Sécurité sociale algériens souffrent d’une incapacité flagrante dans le recouvrement des cotisations.

Plus de 40% de la population occupée n’est pas affiliée à la Sécurité sociale (enquête emploi, ONS, 2015) et ne contribue donc pas à la Caisse des retraites.

Le système de retraite tel qu’il est conçu aujourd’hui ne serait pas adéquat avec les besoins et les attentes de certaines catégories de travailleurs. Cela explique le désintérêt de ces catégories pour l’affiliation à la Sécurité sociale.

Ce désintérêt des travailleurs, dont les jeunes occupés (enquête Sahwa, 2016), envers la Sécurité sociale persiste depuis des années malgré que l’affiliation soit obligatoire.

Puisque l’obligation ne rime pas avec affiliation, il faudrait cibler ces catégories de la population occupée en utilisant des incitations à l’épargne retraite. Ces incitations pourraient être implémentées au sein du système de retraite existant ou à travers la création d’un nouveau système de retraite.

Le prix Nobel d’économie 2017, Richard Taler, met en lumière l’intérêt des incitations (Nudges) dans le changement des comportements du consommateur, notamment son comportement envers le système de retraites. Les incitations à l’épargne-retraite pourraient se présenter à travers l’offre de prestations immédiates, l’application d’un taux de cotisation progressif (Save More Tomorrow. Richard Thaler, 2004), la possibilité de retirer un montant des cotisations en cas de contrainte de liquidités, ou même des SMS de rappel pour épargner à la retraite.

Cette dernière incitation a été testée au Kenya et a montré que recevoir un SMS de sa compagnie d’assurance ou de ses enfants lui demandant d’épargner pour la retraite, à un effet significatif sur le comportement de la population (Dan Ariely, 2016).

Le dernier rapport de la Banque africaine de développement appelle à mettre en œuvre une politique efficace en matière d’emploi, une question considérée comme enjeu de stabilité. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que l’Algérie n’a pas attendu l’avis de la Banque africaine de développement pour s’investir dans la problématique de l’emploi. Nous assistons depuis 1994 à la multiplication des programmes d’emploi salariés et de la création d’entreprises. Ces programmes, ciblant particulièrement les jeunes, sont gérés par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale. D’autres programmes sont gérés par le ministère de la Solidarité, de la Famille et de la Condition de la femme.

L’évaluation de l’efficacité de ces programmes n’a été que très peu abordée mais le peu de travaux menés autour de cette question donnent des résultats peu satisfaisants (Cread, 2016). La politique active du marché du travail en Algérie a été ambitieuse durant les vingt dernières années, mais a manqué d’efficacité, vu que les objectifs tracés n’ont pas été atteints.

L’objectif principal des différents programmes d’emploi était d’insérer les jeunes chômeurs sur le marché du travail après une année (voire deux) de contrat préemploi (programmes : Agence nationale de l’emploi, Dispositif d’aide à l’insertion professionnelle, Programme d’insertion des diplômés, Dispositif d’aide à l’insertion sociale).

Cependant, nous assistons à un renouvellement de ces contrats plus de deux fois dans certains cas (rapport de l’Agence de développement social, 2016).

En ce qui concerne les programmes de création d’entreprises, leur inefficacité se voit dans leur incapacité à créer des emplois, les chiffres de l’Angem (Agence nationale de gestion du microcrédit) et de l’Ansej (Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes) montrent que le nombre moyen d’emplois créés ne dépasse pas 1,5 par entreprise. Cette inefficacité est due en partie aux mauvais choix des secteurs d’activité.

Les entreprises et les emplois salariés créés sont placés principalement dans des secteurs à faible valeur ajoutée : administrations publiques, commerce et service, alors que les secteurs engendrant la plus grande valeur ajoutée (après le secteur des hydrocarbures) sont l’agriculture et l’industrie (Données de comptabilité nationale, ONS, 2015).

Ces derniers secteurs n’abritent respectivement que 9% et 12% de la population occupée. Aussi, le manque d’accompagnement des entreprises et le manque de formation pour les bénéficiaires des emplois sont des facteurs déterminants du manque d’efficacité des politiques actives du marché du travail.

La répartition de la population occupée en général et le placement des bénéficiaires des programmes d’emploi en particulier à travers les différents secteurs d’activité méritent de faire partie des débats sur la politique d’emploi en Algérie.

Les expériences des pays d’Amérique latine montrent que le placement des nouveaux emplois dans le secteur privé à forte valeur ajoutée et l’accompagnement par la formation des bénéficiaires sont des facteurs nécessaires pour la réussite des politiques actives du marché du travail.



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