Avec la nomination de John Bolton au poste de conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, un faucon hostile à Téhéran et à l’accord nucléaire conclu en 2015 entre l’Iran et les puissances du groupe 5+1 (Etats-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne) et celle, quelques jours plus tôt, du directeur de la CIA Mike Pompeo à la tête de la diplomatie américaine, le président Donald Trump a complètement changé le visage de l’administration américaine.

Amélie-Myriam Chelly, sociologue spécialiste de l’Iran et fondatrice de l’Analyses des islams politiques et des radicalisations (Aiper), décrypte la logique qui sous-tend ces nominations. Amélie-Myriam Chelly est docteur en sociologie et membre associée au Cadis (EHESS-CNRS). Elle a récemment publié Iran, autopsie du chiisme politique (éd. du Cerf, 2017).  
Entretien réalisé par
Zine Cherfaoui

 

Pourquoi, selon vous, le président Trump a limogé Rex Tillerson ?

Nous savions les échanges parfois tendus qui existaient entre le président américain et l’ancien secrétaire d’Etat. Mais les véritables raisons doivent s’inscrire dans une cohérence politique : l’ayatollah Mike, comme la presse aime appeler Mike Pompeo, qui remplace Rex Tillerson à la tête du département d’Etat, est en effet dans une politique plus agressive concernant la question nord-coréenne, la Russie ou encore le Qatar, mais, surtout, Tillerson entendait faire respecter les accords sur le nucléaire iranien de 2015.

Pour les Iraniens d’ailleurs, le limogeage et le remplacement de l’ancien chef du département d’Etat par Mike Pompeo sont une voie de facilitation de la sortie des Etats-Unis du plan d’action conjoint.

La ligne dure et très néo-conservatrice de Mike Pompeo n’est pas le seul indice d’une volonté plus affichée de la présidence américaine de sortir des accords : John Bolton devient le nouveau conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. Cet ancien ambassadeur à l’ONU sous l’administration Bush est, ne l’oublions pas, l’homme partisan des guerres préventives contre la Libye, l’Irak, la Syrie et l’Iran (position clairement exprimée d’ailleurs au cours des négociations du JCPOA pour ce qui concerne l’Iran). Ce juriste spécialiste de la non-prolifération et du désarmement est un défenseur des mouvements d’opposition au régime iranien, Organisation des moudjahiddines du peuple, mouvements séparatistes, etc.)

Ces nominations ont-elles aussi un rapport avec le Qatar ?

En dehors de la raison la plus évidente qui consisterait à voir en ces nouvelles nominations une volonté de faciliter une sortie des accords – mais aussi un règlement de la crise nord-coréenne –, il serait peut-être intéressant, effectivement, de se pencher sur l’influence des monarchies du Golfe. Le New York Times du 21 mars a publié un article de D. D. Kirkpatrick et de M. Mazzeti intitulé «How 2 Gulf Monarchies Sought to Influence the White House». En substance, les auteurs y expliquent l’influence des Emiratis (et donc en arrière-plan des Saoudiens) dans le remplacement du secrétaire d’Etat Rex Tillerson par le biais de George Nader, conseiller politique des Emirats arabes unis, et d’Elliott Broidy, patron d’une société de sécurité ayant de gros contrats avec la cour émiratie et, accessoirement, vice-président du comité national républicain.

Les deux hommes auraient fait pression sur l’administration Trump pour écarter un Tillerson trop complaisant à l’égard de Doha. Le Qatar, mis au ban par la cour des Al Saoud et ses alliés, officiellement pour son soutien au terrorisme international, est surtout la bête noire des Emirats (passés maîtres en lobbying à Washington) pour son soutien à l’ikhwanisme, ce qui expliquerait que la pression vienne plus directement de médiateurs liés aux Emirats qu’aux autres Etats du Golfe. Ces deux nominations semblent consister en un retour de l’establishment néo-conservateur de l’ancienne équipe Bush, alors que le candidat Trump incarnait justement l’anti-establishment.

A quelles autres logiques répondent, d’après-vous, la désignation du patron de la CIA, Mike Pompeo, à la tête du département d’Etat, et celle de John Bolton comme conseiller à la sécurité nationale de Trump ?

A travers Pompeo et Bolton, on répond à une logique du retour à un néo-conservatisme plus affiché, moins entravé. En dehors de la question relative à la sortie du Plan d’action conjoint, il y a celle du règlement de la crise coréenne dans une ligne politique dure, d’où le choix d’un John Bolton spécialiste des questions de non-prolifération nucléaire et du désarmement (relative notamment aux missiles balistiques).

Expert sur Fox News, Bolton met systématiquement en avant la protection des alliés saoudiens et israéliens, après chaque test iranien de missiles. On répond donc à une logique de limitation du programme balistique iranien.

Justement, la nomination de Mike Pompeo à la tête du département d’Etat annonce-t-elle une prochaine offensive de Donald Trump en faveur d’une révision de l’accord sur le nucléaire iranien ? Le sénateur républicain Bob Corker, président de la commission du Sénat aux affaires étrangères, croit d’ailleurs savoir à ce sujet que le président américain annoncera en mai la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le programme nucléaire iranien. Quelles en seraient les conséquences ?

C’est en tout cas ce qu’on pense à Téhéran. La sortie des accords est une perspective sérieuse, d’autant que, pour le moment, ces accords profitent essentiellement aux Asiatiques et aux Russes.

On sait qu’aujourd’hui les Etats-Unis lancent une offensive économique contre les Chinois, et n’ont de cesse, depuis longtemps, de multiplier les sanctions à l’encontre des Russes. De gros contrats énergétiques ou d’infrastructures sont signés entre les Russes, les Chinois et l’Iran. Une sortie des accords serait non seulement une déclaration de guerre commerciale lancée à ces deux pays, qui pourraient voir leurs projets sabotés par ce retrait unilatéral, mais aussi avec une Europe qui, elle, est beaucoup plus fragile dans sa confrontation économique et industrielle avec les Américains.

Total, par exemple, essaie d’obtenir une dérogation pour pouvoir s’implanter en Iran sans subir le coup des sanctions. L’Europe qui rêvait, au lendemain des accords de 2015, de voir en l’Iran un nouvel eldorado où diversifier les projets d’investissement (construction d’hôtels, secteur pharmaceutique, construction automobile, aviation, marché du luxe, etc.) serait définitivement pénalisée par une sortie des Etats-Unis du Plan d’action conjoint.

A moyen-long terme, ce repli protectionniste américain pourrait même aboutir à un affaiblissement du rôle du dollar dans les échanges commerciaux, notamment asiatiques. Cet entêtement consisterait donc en une volonté de maîtrise des échanges économiques internationaux. L’Iran est visé, mais à travers ce pays, ce sont les grands concurrents économiques des Etats-Unis qui sont visés.

L’amiral Ali Shamkhani, président du Conseil suprême iranien de la sécurité nationale (CSSN), a fait savoir samedi dernier que son pays «n’acceptera aucun changement, aucune interprétation ou nouvelle mesure susceptible de limiter» l’accord conclu en 2015. Pensez-vous que l’Iran restera sur cette ligne jusqu’au bout ?  

L’amiral Ali Shamkhani n’est pas le seul à tenir ce genre de propos. L’ensemble des actuels décisionnaires iraniens les tiennent, et notamment le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Zarif. Il faut garder à l’esprit que les accords sont le fruit d’une décennie de négociations avec les plus grands experts de la question.

A ce moment, toutes les puissances en présence s’accordaient à dire que ce plan d’action était le plus réaliste et le plus efficace pour arrêter la prolifération.

Les accords étaient le pendant juridique du traité de non-prolifération. Il ne concernait que la question du nucléaire et, désormais, les Etats-Unis veulent un nouvel accord qui inclurait l’encadrement de la politique régionale de Téhéran, le programme de développement de missiles balistiques iraniens et le recours à des contrôles plus invasifs des sites militaires iraniens.

Le sentiment d’ingérence et d’atteinte à la souveraineté est éminemment présent dans les discours des décisionnaires iraniens. Il y a fort à croire qu’ils ne seront pas disposés à accepter une modification des accords contre leurs intérêts, encore moins un nouvel accord.

La presse n’en parle plus beaucoup, mais la gronde sociale en Iran ne s’est pas arrêtée. La colère de la rue semble même s’être installée dans la durée. A quoi cela répond-il ?

Effectivement, les protestations continuent et récemment des bassidjis (des agents de la police des mœurs) ont été pris pour cibles par des agriculteurs et même par des religieux soufis lors des manifestations. Les agriculteurs souffrent du manque d’eau que l’Etat préfère donner aux industriels.

Les derviches, eux, ont protesté contre l’arrestation de nombre de leurs condisciples – et d’un de leurs leaders – par les forces du régime. Les revendications restent les mêmes : une volonté de prendre part à une économie que la population juge confisquée par l’Etat au profit d’institutions religieuses et de manœuvres visant la continuité idéologique à l’extérieur du pays (construction d’infrastructures au Sud-Liban, entretien de lieux saints chiites syriens ou irakiens, etc.).

C’est d’ailleurs pour cette raison que les violences anti-cléricales se multiplient. Le mollah est une institution en Iran. Les protestations ont majoritairement lieu dans des villes ou des quartiers religieux pour la simple et bonne raison que la désespérance économique qui gagne les foyers ne permet pas aux Iraniens de se marier et de fonder des familles, ce qui est très important dans la culture iranienne (n’oublions pas que la devise iranienne a encore perdu de sa valeur).

La question des mesures coercitives prises par les Etats-Unis pour empêcher l’Iran de sortir de la suffocation économique est aussi parfois évoquée. Mais elle est moins visible du fait que l’attaque directe n’est pas possible. S’en prendre aux forces de l’ordre ou à des clercs est forcément plus aisé. Beaucoup pensent aussi que les Etats-Unis œuvrent sciemment pour accélérer un détricotage du régime de l’intérieur, par une «prise d’otage économique».
 



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