«Un consensus est vital pour assurer une transition socialement équitable»




Comment s’annonce à votre avis la rentrée sociale en cette période de difficultés économiques, mais aussi d’instabilité sur le plan managérial après les derniers changements ?

L’Algérie fait face aux conséquences néfastes du choc pétrolier, qui persiste depuis juin 2014. Cela va accentuer les problèmes structurels dont souffre l’économie algérienne. A la tête de ces problèmes, on peut citer le chômage, surtout celui des jeunes, et l’inflation qui commence à devenir un réel problème. La résurgence de ces deux phénomènes se justifie par la nature rentière de l’économie, dont la locomotive de l’activité économique est la demande publique.  Cette nature rentière de l’économie algérienne n’a fait qu’accentuer la vulnérabilité de l’économie face aux chocs extérieurs.  Un choc persistant des prix du pétrole sur le marché international entraîne une compression de la demande publique, conséquence directe de l’effondrement des recettes budgétaires, tirées directement des exportations des hydrocarbures, et un ralentissement de l’activité (formelle et informelle).

Ce dernier induit à son tour une croissance du taux de chômage. Aussi, les facteurs structurels de l’offre vont être déterminants dans les mouvements futurs des prix. Si le contrôle de la dépense publique est censé jouer un rôle positif sur la baisse des prix à travers son effet par la compression de la demande, les effets d’offre ou les cost push stocks vont jouer plus sur l’augmentation des prix domestiques. La conjugaison de ces deux phénomènes peut être un terrain fertile pour le développement des mouvements de protestation socio-politiques. Les mesures de restrictions, basées principalement sur la réduction des dépenses publiques et l’augmentation des taux de taxation, doivent prendre en compte les implications sur le chômage, l’inflation et la croissance

Quelles sont les urgences sur le plan macro-économique et quid des risques sur le plan social ?

Le modèle de croissance algérien est axé principalement sur la redistribution publique des recettes des hydrocarbures, où l’Etat est le moteur principal de la croissance et de la création d’emplois.  Ce modèle a montré ses limites face aux chocs pétroliers récurrents. La forte vulnérabilité de notre économie à la variation des prix du pétrole impose une restructuration profonde des modes de comportement des agents économiques, et une progression vers un modèle de croissance basé principalement sur l’investissement privé. Il faut rappeler que plusieurs tentatives ont essayé de réformer la structure de l’économie algérienne mais ont toutes été vouées à l’échec. Cependant, un ensemble d’obstacles structurels importants, comme ceux liés aux restrictions imposées par l’environnement commercial, la faiblesse du cadre institutionnel et l’absence d’un marché financier ouvert et intégré au marché mondial, empêchent le développement d’un secteur privé dynamique et capable de mobiliser et d’attirer des investissements, y compris les étrangers dans des activités à forte valeur ajoutée.
 

Qu’en est-il des solutions à entreprendre ?

L’Algérie devrait entreprendre une série de réformes structurelles, et le plus tôt possible, qui se complètent et se renforcent mutuellement dans le but d’améliorer le climat d’investissements, soutenir la diversification de l’économie et faciliter l’émergence d’un secteur privé dynamique. Globalement, ces réformes concernent en premier lieu le système bancaire, par l’ouverture des banques aux capitaux privés nationaux et internationaux et sans restriction aucune, l’ouverture du compte capital pour faciliter l’investissement étranger et le passage vers un taux de change flottant.

La réforme du secteur financier est plus que nécessaire, d’autant plus que le gouvernement a proposé un projet de loi portant amendement de la loi sur la monnaie et le crédit. La mesure phare de cet amendement est l’autorisation accordée à la Banque d’Algérie de prêter directement au Trésor public, afin de permettre à ce dernier (i) de financer les déficits du budget de l’Etat, (ii) de financer la dette publique interne, (iii) d’allouer des ressources au Fonds national de l’investissement. Enfin,  il est nécessaire d’abandonner l’optique de substitution des importations et transiter vers une stratégie basée sur la promotion des exportations (export-oriented industrialisation). Il est à noter qu’il est largement admis dans les expériences passées d’industrialisation de plusieurs pays émergents, que les industries de substitution étaient un échec économique avéré depuis la fin des années 50, et que ces derniers ne font qu’aggraver l’endettement extérieur et l’érosion des avoirs extérieurs. Les industries de substitution dépendent souvent d’inputs importés et ne permettent pas d’améliorer la compétitivité de l’économie nationale.

A cela, il faut ajouter des réformes institutionnelles, comme celles liées aux droits de propriété, à la régulation et la supervision bancaire, au renforcement de l’exécution et de l’applicabilité de la loi et de l’indépendance de la justice, à la flexibilité du marché du travail. Il est aussi important de moderniser le cadre juridique de la faillite et améliorer les procédures pour résoudre les problèmes de prêts improductifs. Dans beaucoup d’expériences de réforme, la condition de la réussite exige la réalisation d’un consensus social préalable pour accepter le coût et la charge induite à terme par le processus de la réforme. Ce consensus est vital pour assurer une transition «socialement supportable».  Il est important que le fardeau de la restructuration de l’économie soit partagé et d’une manière démocratique et équitable.

Quel impact pour un plan d’action sans changement de fond en matière de politique économique ?

C’est le statu quo et c’est très dangereux pour l’avenir proche de l’économie algérienne, même si les prix du pétrole venaient à reprendre leur augmentation.  Plus le retard de la mise en place des réformes est long ou retardé, plus le coût de la transition est lourd à supporter. Le problème de l’économie algérienne ne réside pas dans sa dépendance à la rente, mais dans sa vulnérabilité à la variation des prix de cette dernière (vulnérabilité aux chocs externes). La tendance baissière de la production des hydrocarbures conjuguée à l’augmentation de la demande locale conduisent à terme à une situation où il ne sera plus possible de générer assez de production à l’exportation et satisfaire les besoins de l’économie nationale en terme d’avoirs extérieurs. La situation au Venezuela doit être un signal fort pour pousser le gouvernement à entreprendre les réformes profondes qui ont réussi dans les expériences de beaucoup de pays et pourquoi pas le nôtre.
 



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