C’est une grande figure de l’amitié algéro-helvétique qui s’est éteinte. L’écrivain suisse Charles-Henri Favrod s’en est allé à l’âge de 89 ans. Charles-Henri Favrod, un grand ami de l’Algérie. Un moujahid, un vrai, qui n’a cessé de garder un œil sur son Algérie, d’aimer ce pays, sa capitale, son désert, sa jeunesse.

Descendant d’une famille vaudoise, petit-fils d’un paysan de Montreux, Charles-Henri Favrod est décédé à l’âge de 89 ans à Lausanne. Il était journaliste, écrivain, essayiste, photographe et producteur de cinéma. Il était un homme d’histoire qui a fait l’Histoire. Le Suisse a joué un rôle important lors des Accords d’Evian. Avec une étonnante mémoire, il savait restituer les détails de la guerre d’Algérie, dont il avait gardé tous les secrets.

Connu en Suisse pour avoir été un grand journaliste et directeur du musée de l’Elysée à Lausanne, Charles-Henri Favrod a été marqué par la Révolution algérienne. Au point d’être reçu à Alger à chaque visite comme un homme d’Etat. Ce journaliste passionné et passionnant a toujours aimé l’Algérie, sa perle, sa seconde patrie comme il aimait à le répéter.

Il aimait dérouler son combat afin d’aider les Algériens dans leur lutte pour l’indépendance. Les Accords d’Evian signés le 18 mars 1962. Lors de nos rencontres, Charles-Henri Favrod livrait sa version sur le rôle de la Suisse dans  l’histoire algérienne. «C’est à Berne, pendant la Coupe du monde de 1954, que les nationalistes algériens se réunissent pour préparer la date de l’insurrection», explique-t-il avec des mots pesés, pleins de nostalgie. «Bien sûr que la Suisse a joué un rôle important. C’était une occasion unique.

La Coupe du monde donnait un alibi aux Algériens de France, d’Egypte, du Maghreb de venir en Suisse. Officiellement, ils suivaient les compétitions de football. D’ailleurs, Ahmed Ben Bella (premier Président algérien) qui adorait le foot, croyait devenir fou parce qu’il ne pouvait pas aller voir les matchs. Ses camarades le lui avaient interdit de peur de se faire démasquer par les agents du Renseignement français. Ben Bella avait également rencontré une jeune Suissesse, charmante.

Mais là aussi, on ne lui a pas permis de trop s’afficher avec elle.» Charles-Henri Favrod connaissait les chefs historiques de la Révolution algérienne, notamment Boudiaf, Abane Ramdane, Aït Ahmed, Ben Bella et Bouteflika. Il connaissait aussi les dirigeants qui ont présidé aux destinées d’un pays jeune. Il était présent chaque 5 juillet pour voir l’Algérie grandir, sa jeunesse vivre… Mémoire d’éléphant ! Lausanne, sa ville, était une base logistique des révolutionnaires algériens. «C’est ici qu’arrive l’argent. Boulahrouf est le parrain de mon fils.

Et, grâce à lui, je suis au cœur du dispositif, ce qui va me permettre d’aller au Caire voir les chefs historiques.» «C’est en 1956 que se préparent, sans succès, les premières rencontres secrètes entre FLN et la France. Dans le même temps, la Bataille d’Alger fait rage. Algériens et Français finiront par se rencontrer le 2 février 1961, à l’hôtel d’Angleterre à Genève. Naïvement, la Suisse annonce qu’elle va effectivement assurer une mission de bons offices. La réponse de l’OAS (Organisation armée secrète) arrive vite. Le maire d’Evian est assassiné.»

La Suisse réalise qu’elle aurait mieux fait de se taire. La délégation algérienne trouve refuge dans la résidence de l’émir du Qatar à Genève. Puis elle se rapproche d’Evian, au Signal-de-Bougy. «La première conférence échoue lamentablement. Il faut revenir aux discussions secrètes. Au soir des Accords d’Evian, la décolonisation est en marche», raconte Charles-Henri Favrod qui, de retour d’Alger, publie un livre, La Révolution algérienne. Son éditeur dit un jour à de Gaulle, revenu au pouvoir grâce à la guerre : «Il y a un petit Suisse qui s’intéresse à l’Algérie.»

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’Algérie, Charles-Henri Favrod ? Pourquoi tant de passion ? «En 1952, j’ai rencontré des Algériens au Caire. Puis je suis parti à Alger. C’est là que j’ai compris qu’une Algérie française était illusoire. C’était un Etat colonial. Point final. Jusqu’à aujourd’hui, la France est incapable de regarder son histoire tragique en face. Et puis, j’ai vu à Alger embarquer les tirailleurs algériens pour l’Indochine. Ils servaient à des combats contre les Vietnamiens.

Mon destin a changé. J’ai décidé de devenir journaliste de terrain et d’être correspondant de guerre en Indochine pendant deux ans. J’ai vu s’écrouler le fleuron de l’empire après la bataille de Diên Biên Phu. Ensuite, j’ai été en rapport avec les Algériens grâce à leur Fédération en France. Notamment avec le nationaliste Taïeb Boulahrouf… Mon rôle est d’avoir permis à des amis français et algériens de se parler et d’aider à faire cesser l’effusion de sang. Il fallait mettre fin à la guerre, qui était d’une violence extraordinaire.

Sans parler de la torture. Dès 1960, Charles de Gaulle en uniforme reçoit secrètement les cadres du FLN pour leur faire signer la paix des braves. La négociation échoue. Ensuite, j’ai eu l’idée d’approcher Dahleb, un chef historique que j’ai côtoyé à Crans-Montana où il se faisait soigner pour une tuberculose contractée lors de la Bataille d’Alger. Il était partisan d’une négociation secrète, d’où l’idée des rencontres d’Evian.»

Charles-Henri Favrod ne cessera jamais de regarder vers Alger la blanche, vers l’Algérie la libre. Lors de notre dernière rencontre, il avait peur pour l’avenir du pays, un «avenir confisqué… tant de rendez-vous manqués avec l’histoire, avec l’avenir». «Ce magnifique pays m’a fait confiance et m’a adopté. Je suis Suisse et Algérien», aimait-il à répéter avec beaucoup de passion et d’amour.
 



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