L’écrivain-journaliste, Saïd Oussad, a présenté, samedi dernier à Oran, son bouleversant roman intitulé Le temps de mourir, qui vient d’être publié aux éditions Frantz Fanon.
Une fiction qui nous replonge dans la décennie noire, qui a ensanglanté l’Algérie durant les années 1990. Devant une assistance nombreuse présente à la séance de dédicace, qui s’est tenue à la librairie Livres art et culture, l’auteur, grand reporter à Liberté, parvient à dire dans les pages hallucinées de ce roman des choses indicibles.

Déjà paru en 2014, aux éditions l’Harmattan, en France, sous le titre Les chemins inutiles, cette fiction se nourrit de faits réels. «Cette œuvre est un roman avant d’être un témoignage vivant», précise Saïd Oussad. «En plus de ses qualités littéraires, ce roman, à mi-chemin entre le journalisme et la littérature, nous plonge dans l’univers du roman noir et offre une valeur de témoignage de tout premier ordre», souligne l’universitaire Omar Benbakhti, qui a animé la rencontre. Le récit relate des faits qui avaient pour théâtre l’Oranie, dans une époque qui hésite avec désinvolture entre l’espoir et le chaos.

C’est ce chaos que l’auteur a entrepris de ressusciter dans cette galerie de portraits et d’événements où se réfléchit l’histoire qui a sculpté notre tout récent drame. Voici un roman tellement vrai, où les héros sont juchés sur des barricades ensanglantées. C’était la période où tous les fondements de l’Etat et du corps social ont été ébranlés.

Le narrateur, un journaliste-reporter, et son photographe, sillonnent l’Oranie, sur les traces des massacres des innocents. Ils tombent dans un guêpier où ils se font passer à tabac, victimes d’une guerre fratricide entre bandes armées islamistes rivales. C’était sur leur route improbable pour la rencontre avec Benaïcha, numéro deux de ce que fut l’Armée islamique du salut (AIS). 

«Le récit écrit sous forme de polar est pulsionnel et original. Le style est haletant, intense et rare dans la littérature algérienne. Le langage est cru», apprécie Omar Benbakhti. L’auteur n’attend pas la conclusion pour surprendre, en fait, il surprend à chaque page. Les coups de théâtre inattendus sont à profusion.

L’auteur soigne les caractères des personnages avec leurs blessures. Les personnages sont attachants, à l’image de l’omniprésent compagnon du narrateur, Kader, photographe de presse. L’auteur nous amène dans les fins fonds des forêts fantômes de Ramka (Relizane). On s’identifie aux personnages, on progresse avec eux et on prend peur devant la lâcheté et la folie des hommes.

Entre les angoisses et le délire d’une guerre absurde, l’écrivain mêle dans son récit dialogues imaginaires et divagations du narrateur, un journaliste curieux, têtu et sans nom : «Je n’ai ni vie familiale ni âme sœur. Un désert de solitude dans lequel je me complais, craignant de m’attacher à un acte de décès pas encore légalisé.» Un personnage pour qui rien que le fait de réfléchir au programme de sa journée a le don de l’enterrer un peu plus: «Le boulot. Les morts. La propagande. La misère. Les intouchables.

La peur de l’autre, des murs et des consciences. De mourir avant d’avoir vécu. De la politique et de ses dessous sales, des mauvaises nouvelles, de l’amour impossible (…). L’avenir était barré par ces murs et l’horizon bouché par une cécité collective. Les morts tombaient aussi vite qu’étaient creusées les tombes. Qui n’a pas de nom ni de visage.

Ou si. Peut-être celui des 200 000 tombes creusées et oubliées, des massacres de civils et des escadrons de la mort». Le récit est poignant et fait apparaître l’art romanesque de l’auteur dans toute sa force, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, porté par une prose tantôt impeccable, tantôt pathétiquement malmenée. Le coup de théâtre final recèle un saisissant retournement. Une embuscade, un mort par accident et puis la fin tragique du malheureux Kader.

Le journaliste est alors accusé d’un double meurtre. Il perd la parole et bascule dans la folie. Interné dans un asile psychiatrique, il occupe son temps à jouer au débile, «histoire de tromper l’ennemi». Quel ennemi ? «C’est l’absurde. Des noms, des âges et des vies fauchées.» Du rêve à l’apocalypse. L’inspiration de l’auteur vient-elle d’une résilience ? «Non, on ne peut pas parler de résilience», répond sans ambiguïté Saïd Oussad. «J’ai besoin de m’extérioriser.

J’ai écrit ce roman par devoir de mémoire. Une loi d’amnistie a imposé une forme d’amnésie officielle. Une amnésie que dénonce avec force ce livre-témoignage sur cette période sombre de l’histoire algérienne», poursuit-il.

Témoin direct de cette décennie noire, Saïd Oussad fustige «ce déni et cette amnésie imposés». Voilà une mise au point de taille qu’a tenu à faire part à l’assistance Saïd Oussad, pour qui «le travail de mémoire est essentiel pour définitivement panser les plaies et faire vraiment le deuil de cette douloureuse période».                                                                                                       

Saïd Oussad

Un temps pour mourir
Roman

Editions Frantz Fanon, 2018
Prix public : 600 DA
Siège d’Interface Médias



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